Sylviane Chatelain est maîtresse en étrangeté. Et c’est un plaisir, teinté de frayeur, de retrouver ses climats littéraires où les êtres et les lieux se dérobent, se dédoublent, s’interpénètrent jusqu’à l’effacement des frontières et des limites. Déchirures, son dixième livre, réunit six nouvelles dont les protagonistes sont des femmes qui à un moment donné glissent dans une brèche faite au cours normal de leur vie. Le fantastique troue la toile du banal, une atmosphère de cauchemar imprègne murs et jardin à la façon d’une substance lourde, tableaux et bibliothèques sortent des cadres, les éléments, brume, pluie, eau des rivières, s’imposent comme des forces hypnotiques.

Foule pétrifiée

Dans un prologue en forme de cauchemar, on se retrouve d’emblée face à une femme qui bute contre une lourde porte. Quand elle parvient à l’ouvrir, la voilà enserrée par une foule compacte sur une place de village, passant d’un coup de l’ombre à une lumière du jour. Emportée, la femme cherche une brèche par où s’échapper. Après une succession de fanfares puis de silences soudains, la voilà sur un pont, d’où elle observe, fascinée, la puissance de l’eau. Autour d’elle, «personne ne s’impatiente, ne se déplace, ne tente de s’évader». Elle non plus ne peut se détacher de cette foule pétrifiée. Qui entraîne qui? Qui est le prisonnier et qui est le geôlier? L’exergue, qui se lit d’un souffle, annonce les renversements et les trappes à venir.

Lire aussi: «La Boisselière», inquiétant et sensible

Le recueil s’ouvre par «La voisine», la nouvelle la plus longue, plutôt une novella ou roman court. Cette histoire d’emprise d’une femme solitaire, la voisine, sur une mère qui élève seule sa petite fille est livrée par paliers. On pense à Stephen King dans la progression, lente, de l’horreur, de l’abdication de la proie face à son bourreau, dans la mécanique du récit. Mais cette comparaison, utile pour donner le ton, s’efface devant la façon qu’à Sylviane Chatelain de revenir sur le motif de l’emprisonnement.

Poudrée de neige

Implacable, ce récit de prise de pouvoir d’une femme sur une autre se suffit à lui-même au point que l’on se demande d’abord si lui adjoindre d’autres textes est judicieux. Mais les cinq nouvelles, très courtes, que Sylviane Chatelain a assemblées élaborent chacune des structures d’enfermement et agissent à la façon d’un point d’orgue. L’ensemble, réuni sous une photo de couverture où un chemin terreux de montagne serpente au travers d’une végétation poudrée de neige (Pierre Chatelain), présente l’évidence d’une charpente d’art ou d’une complication horlogère.

Ce sont toujours des femmes qui au détour d’une action quotidienne s’éloignent des rives connues. Sylviane Chatelain suit les brèches intimes de ces six personnages et les aspérités des paysages traversés, comme on passe une main sur un tissu, une peau. Dans «La bibliothèque», une femme vient aider une amie à empaqueter ses livres en vue d’un déménagement. Dans «Le tableau», une autre admire une toile dans un musée qui l’aimante au point de vouloir y entrer. Dans «La brume», une randonneuse suit son compagnon, au loin, en se persuadant qu’ils se retrouveront. A chaque fois, elles butent contre des parois de brouillard qui se dressent comme des miroirs.


Nouvelles

Sylviane Chatelain

«Déchirures»

Bernard Campiche, 252 p.