Comme genre, l'autoportrait n'est pas très attractif. Mais il est instructif par son côté introspectif. Durant les années de jeunesse, souvent, le regard est angoissé, dubitatif. Tandis qu'il se fait plus placide, reflétant aussi davantage de désillusions, le grand âge venu. Il suffit de voir, parmi la soixantaine de feuilles et miniatures présentés au Musée d'art et d'histoire de Genève, les têtes que se sont faites Liotard et Hodler, encore jeunes, pour partager leurs doutes. Comme il est amusant de noter la plus grande mansuétude avec laquelle se croque Jean-Etienne Liotard au soir de sa vie. Dans la fleur de l'âge, l'artiste se montre plus serein, à la fois plus impliqué et plus distant, jusqu'à s'autoriser la dérision. Surtout quand il a le sens de l'ironie d'un Adam-Wolfgang Toepffer et la plume portée sur la caricature. Son Portrait de l'artiste gravissant une côte le montre, le mollet conquérant, l'ombrelle dans une main, un cartable sous l'autre bras, prêt à s'attaquer à une pente de 45°.

L'autoportrait, toutefois, n'est pas qu'observation de la nature profonde de l'être humain; il sert également au peintre à tester d'autres transcriptions, à éprouver son style et ses changements d'écriture. Tout en lui permettant d'avoir le sujet à disposition et d'économiser la rémunération d'un modèle. Le geste de la main, que font Maurice Quentin de La Tour dans son Autoportrait dit à l'œil de bœuf (vers 1737) et Liotard dans son Autoportrait (vers 1770), indique que le vrai sujet du tableau est hors champ. Le vrai thème de l'autoportrait est l'art lui-même et les multiples manières de l'aborder et de le traiter. En dédoublant sur la même feuille certaines parties de son corps, Jean-Léonard Lugardon les utilise pour des études de drapé d'une jaquette. Et quand, de manière plus contemporaine, le barbu Gianfredo Camesi s'observe à travers une série de neuf autoportraits de 1973, il dessine son visage comme s'il l'était avec la matière même dont il est paré: des poils de barbe.

Pour enregistrer l'évolution du style d'un artiste, l'autoportrait est idéal. Toute la série que possède le Musée Van Gogh d'Amsterdam, et que Vincent a faite en quelques semaines (été-automne 1887), montre la césure qui se produit et l'écriture que l'artiste hollandais teste alors et va faire sienne. Ici, la quinzaine d'autoportraits de Ferdinand Hodler retrace assez bien la manière dont évolue le peintre suisse. Lequel passe d'un réalisme agressif, à ses débuts – pour se faire remarquer –, à un symbolisme presque mystique, puis revient à des notations plus crues. Ainsi, joue-t-il l'effrayé en 1891, l'halluciné dans une série de 1912, mais se pose en plus réfléchi en 1916. L'autoportrait en dit aussi long sur la façon dont on regarde l'art. C'est ce qu'avait parfaitement mis en évidence Urs Lüthi en 1975. Tandis qu'une petite pancarte signalait distraitement, au milieu d'un somptueux buffet, que «L'artiste est dans la cave», lui même s'était terré en miséreux au fin fond de la chaufferie du Musée d'art et d'histoire. Très peu de monde l'y avait rejoint, préférant festoyer… Le rappel de cette performance et d'autres travaux de Lüthi, photographies, sérigraphies et vidéos, servent de très bel exergue à cette exposition sur l'autoportrait.

Autoportraits, dessins. Musée d'art et d'histoire de Genève (tél. 022/418 26 00). Ma-di 10-17 h. Jusqu'au 8 octobre.