La mathématique économique raconte qu'un succès comme celui d'A vos Marques, prêts, Charlie! peut aider le cinéma suisse à mieux exister. Douce illusion en vérité: le nivellement par le bas, s'il remplit les caisses, n'a jamais plaidé pour l'intelligence, la réflexion, la finesse, l'émotion, l'art. En France, les entrées de la trilogie Taxi n'ont pas aidé Eric Rohmer à monter son dernier film: elles ont plutôt encouragé les producteurs à calibrer leurs projets sur le moule de Taxi. Il suffit d'aller voir L'Autre du Belge Benoît Mariage, meilleur film qui sort cette semaine et coproduction suisse, pour constater l'incompatibilité: A vos Marques, prêts, Charlie! n'aidera jamais un film comme L'Autre.

Face au bulldozer alémanique, L'Autre est en effet le film le plus fragile qui soit. Par sa longueur: 1 h 07. Par son dispositif: tout dans la force symbolique des images, peu de dialogues et aucune vedette. Par sa thématique, enfin, sans cesse à frôler le ridicule et le sordide sans jamais y tomber. Claire (Dominique Baeyens), la trentaine, apprend qu'elle attend des jumeaux. Perturbée, elle sait que son mari ophtalmologue, Pierre (Philippe Grand'Henry), n'assumera pas une double paternité. Le couple décide alors de pratiquer une «réduction embryonnaire», de ne laisser vivre qu'un seul embryon. Mais cet acte déchirant ne suffit pas: comme beaucoup de futurs pères, Pierre se sent à l'écart. Il s'y marginalise d'ailleurs de lui-même, consacrant tout son temps à l'un de ses patients, un handicapé nommé Laurent (Laurent Kuenhen) qui est en train de perdre la vue. Claire cherche à comprendre et se rapproche de l'institution qui héberge Laurent.

Déprimant? Au contraire! L'Autre dégage une tendresse, une émotion sans ostentation. Pour oser un tel pari, un producteur doit oublier toutes ses tablettes de calcul, toutes ses recettes. Il doit faire confiance, croire en un auteur. C'est le cas de la maison CAB Productions à Lausanne qui, sur la foi d'une participation réussie au premier film de Benoît Mariage (Les Convoyeurs attendent avec Benoît Poelvoorde en 1999), a choisi de continuer à soutenir le réalisateur malgré le chemin risqué qu'il emprunte. Chemin poétique qui échappe à tous les plans marketing.

Les patrons de CAB, Gérard Ruey et Jean-Louis Porchet, ne gagneront pas des fortunes avec L'Autre et ce n'est d'ailleurs pas le but: ils seront remboursés mille fois sur le long terme. Il suffit de voir L'Autre, d'apprécier la sensibilité rare de Benoît Mariage. Tout repose sur son rapport au monde, modeste, et sur sa manière de le filmer, empathique. Un regard unique qui semble directement issu de l'émission où Benoît Mariage fit ses armes avant de passer à la fiction: Strip-Tease, le programme belge qui a profondément modifié l'art du portrait filmé.

Seule une observation fine, une distance juste et une communion constante, sans jugement ni moralisme, avec l'objet filmé pouvaient rendre justice à un tel scénario. Benoît Mariage y parvient. Il trace un sublime portrait de l'autre, de l'absence, du manque, des retrouvailles avec des images simples, celle d'un ange à une aile, d'un tandem à un cycliste, d'un œil de verre rejeté par son hôte. Comment vivre avec l'autre? Et sans lui? L'amour doit-il respecter la solitude de l'autre? A ces questions s'ajoute, dans le doux effleurement du récit, la plus importante, celle qui se pose si abruptement lorsqu'un enfant arrive: pourquoi vit-on? Il fallait oser l'articuler dans un film. Et provoquer, en à peine plus d'une heure, par ses seules images et leur association sensible, le sentiment d'un enlacement, d'un creux d'épaule, d'une complicité, d'une position partagée avec le spectateur. Quel régal, rare de nos jours, qu'une œuvre de cinéma qui se met au niveau d'intelligence du public, sans chercher à l'écraser comme La Passion du Christ ou à la tirer vers le bas comme A vos Marques, prêts, Charlie!

L'Autre, de Benoît Mariage (Belgique, France, Suisse 2003), avec Dominique Baeyens, Philippe Grand'Henry, Laurent Kuenhen.(Suisse 2003), avec Marco Rima, Melanie Winiger.