Interview 

Dans l'autre peau de John Malkovich

Grand collectionneur de tissus, l’acteur américain vient de lancer une ligne de prêt-à-porter masculine à son nom. Rencontre à Paris lors du Salon de mode Première Vision, entre deux allées de textiles

Il essaie par tous les moyens de se soustraire aux interviews. Pas qu’il ait une dent contre les journalistes. Mais en ce jour de septembre, à Paris, John Malkovich a une idée fixe: partir à la chasse au tissu au salon de mode et de textiles Première Vision, dont il préside cette année le jury.

Obsédé des étoffes, l’acteur américain vient de lancer «John Malkovich», une marque de vêtements pour homme, sa troisième depuis le début des années 2000. Et il est comment, le style Malko? Aussi azimuté que son personnage dans le film Dans la peau de John Malkovich? Pas tout à fait. Il y a bien ces chemises et ces costumes aux imprimés baroques, mais il y a surtout des lignes sobres à l’élégance italienne, des cardigans en maille, des t-shirts à manches longues ou des chemises à col Mao. Des pièces à porter au quotidien, loin des plateaux de cinéma. «J’aime la simplicité», promet l’acteur en ensemble denim, baskets On (une marque suisse) aux pieds.

A propos d'une étonnante expo en 2014:John Malkovich dans la peau des autres

Dans la vraie vie, Malkovich, 63 ans, n’a rien des antihéros arrogants et cruels qu’il a l’habitude de camper. Calme, limite planant, il s’exprime avec douceur dans un français impeccable. Chacun de ses mots est mesuré et ses phrases ponctuées de savoureux silences. Affûté, parfois féroce, son esprit déambule avec élégance. Rencontre avec un artiste de style.

Vous êtes acteur, réalisateur, metteur en scène et même chanteur d’opéra. Où trouvez-vous le temps de créer des vêtements?

J’ai toujours une boîte de crayons avec moi et je fais des croquis partout, que ce soit dans l’avion ou sur les plateaux de cinéma.

Quand avez-vous commencé à dessiner?

Je dessine obsessionnellement depuis que je suis jeune, ce que je tiens probablement de mon père, qui dessinait très bien. J’ai arrêté pendant trente ans, puis j’ai recommencé pour la mode.

La mode vous a toujours intéressé?

Oui. Avant même d’être acteur, je regardais beaucoup de magazines et des livres de photos de toutes les époques. J’ai étudié le costume à l’université de l’Illinois, ce que j’ai pu mettre en pratique en intégrant la compagnie Steppenwolf Theatre, à Chicago. Aujourd’hui, je travaille étroitement avec les costumiers, que ce soit à l’opéra, au théâtre ou au cinéma. Mais ce sont plutôt les vêtements qui m’intéressent, la mode moins. C’est un business très particulier. Il faut acheter de grandes pubs pour être dans les magazines par exemple. C’est une sorte de mafia pas très intéressante.

Vos incursions dans le milieu de la mode sont pourtant nombreuses!

C’est vrai, j’ai eu la chance de travailler avec des gens qui s’intéressent comme moi à la créativité. La première designer avec qui j’ai collaboré, dans les années 1980, c’était Rei Kawakubo [fondatrice de la marque Comme des Garçons, ndlr], pour qui j’ai fait le soi-disant mannequin, mais un peu ancien régime (rires). J’ai posé pour Miuccia Prada, Armani et Antonio Miró. J’ai aussi écrit et réalisé trois films mode pour Bella Freud et j’ai rédigé l’avant-propos d’un livre de Christian Louboutin.


Qu’avez-vous appris aux contacts de ces designers?

Qu’être créateur de mode, c’est un vrai métier. Ce n’est pas juste la vie bête que l’on imagine. C’est une vie très créative et très difficile à réussir.

Comment expliquer que la mode ait cette réputation de superficialité?

C’est une bonne question. La plupart des gens parlent de choses dont ils ne savent rien, ils pensent que tout cela est super-glamour. En ce qui me concerne, je n’ai pas eu une seconde de glamour à créer mes vêtements.

«John Malkovich» est la troisième ligne de vêtements que vous lancez en seize ans. Qu’en attendez-vous?

J’ai juste envie d’exprimer ma créativité. Je ne veux pas perdre de l’argent, mais je n’ai pas forcément besoin d’en gagner. Pour grandir en tant que marque, il faut construire une structure, utiliser Instagram ou Twitter, des réseaux sociaux que je trouve dégoûtants et complètement antisociaux. Le marketing, ce n’est pas mon métier, je ne suis pas fort pour ça. Je ne sais même pas si je suis fort du point de vue créatif.

Cette marque permet de vous adonner à votre grande passion: les tissus. Comment est née cette quasi-obsession?

J’ai commencé à collectionner les tissus il y a plus de trente ans, et mon passé de costumier n’y est pas étranger. Mais je n’en achète quasiment plus car ma maison en est remplie, c’est effrayant! Je ne les sors pas beaucoup de chez moi, ce n’est pas bon de les manipuler en permanence. J’aime les regarder, c’est tellement beau. Je pourrais facilement passer ma vie à chercher des tissus, ce serait génial.

Etes-vous sensible aux tendances?

Pas du tout. Mes tissus viennent du monde entier et je vais chez certains fournisseurs depuis des années, notamment en Afrique du Nord et en Italie. Dans mes collections, il y a des étoffes que j’utilisais déjà il y a quinze ans, comme des lins anciens, du Liberty, des hoko japonais. Contrairement à d’autres marques, je ne choisis pas les matières en fonction de leur prix, je me contente de payer.

Vous dessinez certains de vos imprimés. Il y a ce foulard à l’effigie de Simone de Beauvoir par exemple. Son histoire?

J’ai fait ces croquis il y a quelques années, après avoir découvert des clichés pris par le photographe Art Shay dans les fifties. On y voit Simone de Beauvoir en train de mettre son caleçon. Elle habitait alors à Chicago chez le photographe Nelson Algren, qui est toujours en vie. Mes idées viennent de partout. Cela dépend d’où je suis, d’où j’étais, des gens que je rencontre.

En quoi votre métier d’acteur nourrit-il vos créations vestimentaires?

Grâce au travail que j’ai la chance de faire, je visite toutes les époques, toutes les cultures, et je m’en inspire beaucoup. Comme j’ai passé beaucoup de temps à Vienne, certaines vestes ou costumes font référence aux peintures d’Egon Schiele ou de Gustav Klimt. Le nom des habits rappelle aussi mes rôles, comme la chemise «Liberty», une pièce dans laquelle je jouais Lord Rochester il y a plusieurs années.

Incarner un rôle ou dessiner un vêtement, est-ce très différent en termes de créativité?

Pas vraiment. Dans les deux cas, c’est un travail collectif, même s’il y a une part de boulot individuel. On dépend toujours de quelqu’un d’autre. En tant que personnage, on naît dans le rêve d’un réalisateur, et en tant que créateur de vêtements, on ne peut rien faire sans le savoir-faire des artisans. De plus, ces deux activités sont une forme d’expression personnelle où le détail tient une place importante.

En parlant de détail, le style est-il important dans la vie de tous les jours?

Je ne sais pas si le style est important, mais le style est la chose la plus constante dans une vie, la seule chose qui reste. Mais ce n’est pas une question d’habits, c’est une façon de se mouvoir à travers l’existence.

L’élégance est donc une histoire d’attitude…

Absolument. L’élégance, c’est porter des choses qui vont à votre corps et à votre âme, qui correspondent à qui vous êtes.

Quels hommes incarnent pour vous l’élégance?

On peut dire que Giovanni Agnelli était élégant. Il est né comme ça, et il avait aussi tout l’argent du monde pour s’habiller, ça aide. Cary Grant avait un style incroyable, et d’incroyables stylistes! Gary Cooper aussi, mais il était très beau, c’était facile.

Que disent vos collègues acteurs de votre activité de designer?

Je ne sais pas. Depuis des années, j’envoie des habits à des amis sans qu’ils le demandent, leur réaction est plutôt positive, mais ils ne travaillent pas forcément dans le cinéma.

Avez-vous parfois l’impression que l’on vous enferme dans des cases dont il est difficile de s’extraire?

Non. Que ce soit au théâtre, au cinéma ou dans la mode, j’ai toujours fait ce dont j’avais envie sans me soucier du regard des autres. Et s’il faudra un jour être hors du système, ça ne me posera aucun problème.

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