Exposition

L’autre scène d’August Strindberg

Peintre doué d’une réelle conscience professionnelle, August Strindberg était aussi… écrivain. Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne expose les peintures et les photographies de l’auteur du Pelican

Peintre plutôt rare autant qu’il fut un écrivain prolixe, August Strindberg n’en a pas moins été un acteur important de la scène artistique dont il a contribué à faire bouger les balises à l’aube du XXe siècle. Camille Lévêque-Claudet, commissaire de l’exposition de ses peintures et photographies au Musée cantonal des beaux-arts, insiste là-dessus. Sauf qu’à la différence de Victor Hugo, autre grand écrivain et dessinateur inspiré, l’auteur suédois s’est impliqué dans la peinture, certes sporadiquement mais dans l’esprit d’un… peintre. C’est en professionnel qu’il a utilisé ses connaissances en esthétique, branche qu’il avait étudiée à Uppsala et dans les ouvrages sur l’art. Et lorsqu’il verra, comme Munch lui-même, n’être pas agréés par les tableaux qu’il avait envoyés au Salon de Berlin, il les exposera au «Salon des refusés» organisé dans cette ville. On ne saurait oublier enfin les partages communautaires avec les peintres français et suédois, et les ventes de tableaux. August Strindberg, on ne le sait pas toujours, est un peintre, un vrai!

On en sera vite convaincu au fil de l’exposition lausannoise, qui comprend près de la moitié des quelque 80 peintures recensées, une dizaine sur la vingtaine de dessins créés et des séries photographiques. Car le peintre et dramaturge exerça en outre son goût de l’expérimentation et son intuition visionnaire dans le domaine de la photographie, pratiquée comme une manière de découvrir le connu et surtout l’inconnu. Soit rien de moins que la structure du cosmos et la nature de l’âme. Que de facettes pour un seul homme! Ce qui frappe évidemment dans les peintures exposées, c’est la dualité qu’elles expriment, tantôt sombres et tantôt claires, divisées en deux parties réservées au ciel et à la mer, parfois à double face, l’œuvre d’un être tourmenté et d’un poète serein, d’un esprit contemplatif et d’une âme (et d’une chair) en proie aux démons de l’enfer.

Strindberg est ce peintre qui, avec la participation revendiquée du hasard, explore la gracieuse féerie du «Pays des merveilles», et ce photographe qui sans complexe laisse la plaque sensible accueillir des «célestographies» parées de mystère plus que de vérité scientifique. Il est cet homme que tout intéresse, qui recense les états et la forme changeante des nuages, là-bas. Il est cet écrivain attentif à la présentation et à l’imagerie de ses livres, au point de presque dégoûter un illustrateur aussi excellent que Carl Larsson. Et il est celui qui justement «déplace les lignes» en proposant des toiles (ou simples supports de carton) chargées d’une pâte travaillée au couteau, voire au doigt, voire, encore, au feu, où l’obscurité se soulève pour laisser fuser des paillettes et éclats colorés, où la vague (et plus subtilement la bruine) envahit l’espace médian afin de réaliser l’impossible fusion entre les règnes et entre les éléments, où le figuratif se déchire, afin qu’arrive ce qui devait arriver – la percée anticipée de l’abstraction.

L’œuvre peinte se divisant en trois phases créatrices, que séparent des années non de silence (l’auteur écrivait), mais de matériel de peintre relégué dans un coin, ce sont aussi différentes manières, différentes structures de la composition, qui se dégagent. La dernière manière, dans les premières années du XXe siècle, voit l’horizon, bien marqué dans les œuvres anciennes, dilué ensuite, réapparaître, non plus comme une ligne gravée dans la pâte picturale, mais comme une faille, une béance. Les versions de «La vague», outre cette frange d’écume bien blanche qui surnage sur le noir océan, posent l’accent, en négatif, sur une zone indécidable, peu chargée de couleur, qui intervient comme une lèvre entre la masse des nuées menaçantes et la nuit des eaux. Etrange anticipation de cette inconnue qui veille, et qui s’appelle la mort?


August Strindberg, de la mer et cosmos, Musée cantonal des beaux-arts (place de la Riponne 6, Lausanne, tél. 021/316 34 45). Ma-ve 11-18h (je 20h), sa-di 11-17h. Jusqu’au 22 janvier.

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