L'homme derrière le hublot sourit, il fixe du regard ceux auxquels il dit au revoir. L'expression de son visage traduit l'intention de communiquer avec eux une dernière fois avant son départ. Les deux doigts de sa main ébauchent un geste. Un de ces gestes d'adieu suspendus dans le temps, qui se tracent, enfantins et doux, lorsqu'on quitte des amis qu'on aime. L'homme fait-il allusion au montage de la pellicule qu'ils viennent de tourner ensemble? Aux bandes de l'amitié que le départ ne coupera que momentanément? On ne le sait pas.

Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein quitte l'aéroport de Zurich le 19 septembre 1929 et s'envole pour Berlin. L'image est inédite, et précieuse: les photos d'Eisenstein lors de son unique séjour en Suisse sont rares. Les photogrammes ont été découverts par hasard, sur la bobine d'un film privé que Roland Cosandey visionnait dans le cadre d'une recherche sur le film publicitaire. Cet historien du cinéma et enseignant à l'Ecole cantonale d'art de Lausanne raconte qu'Eisenstein, au moment où il est filmé, revient de La Sarraz, où il a participé au Congrès international du cinéma indépendant (CICI) dans la Maison des artistes d'Hélène de Mandrot.

Là, pendant trois décennies, le CICI – dont les rencontres continuent aujourd'hui encore, un week-end par an, à la Cinémathèque suisse – et plus généralement le cinéma furent au centre des activités culturelles organisées par Hélène de Mandrot. En 1929, ce premier congrès, initié par Robert Aron, rédacteur à la revue Du cinéma, avait permis la confrontation de cinéastes et de critiques venus de dix pays, autour de thèmes comme les pressions de la censure et de l'économie de marché.

Retour à l'image: à l'aéroport, Eisenstein quitte donc ses deux assistants, Alexandrov et Tissé, qui restent en Suisse pour terminer Frauennot, Frauenglück (Femmes en détresse, bonheur de femmes), film produit par Lazar Wechsler et auquel Eisenstein a également participé. Ce document sur l'interruption de grossesse fait scandale et subit la censure partout où il est projeté: les images de la césarienne, du ventre féminin ouvert par le scalpel, sont alors jugées insupportables. Le film sera montré à la Cinémathèque de Lausanne lors d'une série de projections marquant le 70e anniversaire du mythique congrès de La Sarraz. La commémoration mise à part, ce cycle se conjugue avec une exposition consacrée à la dernière châtelaine et grande dame de La Sarraz, initiatrice et hôtesse du congrès (à voir jusqu'au 31 janvier au Musée des arts décoratifs de la ville de Lausanne, lire Le Temps du 22 décembre). Là, une section annexe est réservée au CICI, documenté par toute une série de photographies articulées autour du cinéaste Eisenstein.

Selon Roland Cosandey, qui a concocté lui-même les huit programmes à l'affiche jusqu'en février, une exposition de photos ne suffit pas pour rendre hommage à un congrès de cinéastes: une exposition cinématographique se tient forcément à l'écran. Voilà pourquoi la série de projections s'est imposée, complétant ce qui est à voir au musée. Elle commence ce soir avec un premier programme autour des représentations du son et de la radio dans le cinéma des années 20 et 30. On y verra plusieurs films publicitaires de Hans Richter et Walter Ruttmann, entre autres pour Philips ou pour la Société suisse de radiodiffusion. Weekend, une pièce radiophonique en forme de film sans image, fera référence aux expérimentations du son en cours à la fin des années 20.

Roland Cosandey insiste sur le fait que ces projections sont à considérer comme un montage d'œuvres et de pratiques d'avant-garde, et non pas comme une simple commémoration ou rétrospective «historiciste». On ne verra donc pas les films visionnés lors de leurs discussions par les quelque vingt-cinq cinéastes, animateurs et critiques qui ont participé au CICI, mais une sélection thématique d'œuvres d'époque. Son but: «décloisonner l'avant-garde académique». Des classiques ou expérimentaux comme Un chien andalou de Buñuel ou Borderline de Kenneth Macpherson côtoieront donc des films de commande, comme par exemple Ein Werktag (Une journée de travail), film de propagande électorale pour le Parti socialiste suisse tourné en 1931 par Richard Schweizer et Emil Berna.

En proposant ainsi des œuvres «indépendantes» et «de commande» au sein d'un seul cycle, le programme de Roland Cosandey reprend la thématique de septembre 1929 au CICI à La Sarraz: qu'est-ce que le cinéma indépendant? Jadis, les experts en la matière se montraient incapables de trouver un accord. L'indépendance doit-elle forcément être politique et commerciale – auquel cas le cinéma soviétique serait condamné – ou peut-elle être uniquement d'ordre esthétique? Les «huit programmes pour ne pas commémorer» reposent la même question…

Madame de Mandrot, le CICI et nous: huit programmes pour ne pas commémorer, Cinémathèque de Lausanne, jusqu'au 6 février. Programme 1, mercredi 6 janvier à 21 h. Programme des séances au tél. 021/331 01 01 ou sur www.regart.ch/cinematheque.