Premiers spectateurs de plusieurs centaines de films par année, les directeurs de festival sont à l’avant-poste du cinéma mondial. C’est donc à l’état du 7e art en 2010 que nous avons consacré notre deuxième rencontre avec Olivier Père, à Locarno, et en commençant par la Suisse.

La Suisse

«J’ai vu toute la production suisse de ces derniers mois et j’ai peut-être eu de la chance, mais je suis tombé sur une année plutôt bonne. Ce cinéma me semble moins malade que d’autres. Le niveau général, beaucoup moins honteux que ce que laissent entendre les débats politiques. Je me suis toujours tenu à l’écart des grands discours autour du cinéma en France. Je ne vais pas commencer en Suisse. Mais je ne comprends pas très bien l’intérêt de vouloir à tout prix des films qui plaisent à tout le monde, qui soient à la fois artistiques et commerciaux. Le «populaire de qualité» que j’entends ici est quand même un drôle de discours. Il me semble plus important que chaque cinéaste de talent puisse cultiver sa propre personnalité. Je crois beaucoup à ce que Cocteau disait: «Ce qu’on te reproche, cultive-le.» Quand on a parlé de l’avènement du cinéma iranien, roumain ou philippin, on s’est vite aperçu que tout reposait sur la présence d’une poignée de talents. Je ne connais pas de programme politique qui ait joué un rôle, où que ce soit.

»Au-delà de ça, c’est un problème de désir: celui de considérer le cinéma comme une écriture et un langage spécifique, et pas seulement comme un moyen de raconter des histoires, de faire du visuel ou du populaire à tout prix. Or c’est un peu ça qu’on rencontre aujourd’hui en Suisse et dans d’autres pays.»

L’Afrique

«On parle beaucoup de ce continent, sauf que je ne vois pas venir grand-chose. C’est surtout un désir et même un rêve collectif que l’Afrique réintègre le cinéma mondial comme il y a vingt ans. Ce que nous attendons, ce sont les premiers films africains forts d’une nouvelle génération, ce qui est extrêmement difficile à trouver. Ceux qui nous parviennent sont impossibles à présenter dans un festival.»

L’Amérique latine et l’Asie

«L’Amérique latine compte encore beaucoup de jeunes qui continuent à faire des films. Mais les premiers films que nous découvrons ne parviennent pas à retrouver le niveau artistique et l’inspiration de la génération des Pablo Trapero. Ça reste en deçà, même quand ils essaient de faire quelque chose de différent et d’original. Je dirais que l’Amérique latine continue à produire beaucoup, et assez librement, des œuvres de jeunes cinéastes, mais je vois moins de grands films. Je serais tenté de dire qu’il se passe globalement la même chose en Asie: on y trouve beaucoup de films qui sont des produits extrêmement artificiels où les jeunes cinéastes tombent dans tous les pièges qui surgissent quand on a du succès.»

L’Europe

«En fait, je ressens, hormis les exceptions, une crise d’inspiration un peu partout sauf en Europe. Le continent où le cinéma me paraît en meilleure santé, du point de vue de la créativité et de la qualité, c’est vraiment l’Europe. Les pays comme la France ou l’Allemagne bien sûr. Mais il peut arriver aussi de belles surprises d’Europe de l’Est, des Balkans ou de Scandinavie. On y trouve des choses inattendues.»

Les Etats-Unis

«Une très large part des films américains dits indépendants sont sous la coupe de Hollywood. Le terme même d’«indépendant» a été totalement dévoyé. J’ai heureusement la chance de connaître encore quelques rares personnes qui font du cinéma réellement indépendant. Ça tombe bien, parce qu’elles ont aussi envie de venir à Locarno, alors que les autres productions américaines ont des objectifs beaucoup plus ambitieux. Honnêtement, je ne ressens plus beaucoup de désir du côté du cinéma américain. C’est un business. En même temps, si vous faites la liste des jeunes cinéastes de ces dernières années, le niveau est très élevé: Paul Thomas Anderson, Wes Anderson, Quentin Tarantino… Le haut du panier est vraiment très haut. Mais le bas est aussi très, très bas. L’écart qualitatif est immense et il y a peu de choses entre deux.»

Surveiller les zones en crise

«Regardez ce qui est arrivé aux Philippines ou en Roumanie. Une crise donne aux gens non seulement une énergie de survie, mais également un terreau extraordinaire d’histoires à raconter. Du coup, c’est vrai que les pays un peu plus calmes éprouvent des difficultés à générer de la fiction. Comme la Suisse. Cela dit, certains soubresauts de l’actualité, ces derniers mois, pourraient très bien permettre à quelques cinéastes suisses de jeter des pavés dans la mare. Home, d’Ursula Meier, était déjà une allégorie sur la Suisse qui regarde passer l’histoire, l’Europe, etc. Mais ça prenait encore le chemin de l’allégorie ou de la fable. Peut-être que les cinéastes pourraient se permettre d’être plus frontaux. A moins que ça ne soit tout simplement pas dans la nature de ce pays.»