Le Temps consacre plusieurs articles à Blade Runner 2049, la suite très attendue du mythique Blade Runner, sorti en 1982. Sur le même sujet lisez aussi: 

Un autoplane survole des terres agricoles infinies et se pose près d’une ferme. L’inspecteur K (Ryan Gosling) s’extrait du véhicule et entre dans la bâtisse. Sur le fourneau mijote une marmite de soupe. L’occupant des lieux, le massif Sapper Morton (Dave Bautista) comprend tout de suite ce qui se passe: il est un réplicant et K un blade runner venu le «retirer» (autrement dit, l’abattre). La scène d’ouverture de Blade Runner 2049 a été story-boardée il y a trente-cinq ans par Ridley Scott. Elle trouve enfin sa place dans le sequel tant fantasmé, tant attendu.

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En 2049, trente ans après les événements de 2019, la terre est un champ de ruines agonisant dans l’hiver nucléaire. L’écosystème s’est effondré. Un black-out globalisé a effacé tous les disques durs. A la suite d'émeutes, les réplicants sont prohibés. Niander Wallace (Jared Leto), démiurge aveugle et sadique, produit toutefois une nouvelle génération d’androïdes, les Nexus-8.

Traître à son espèce, K est un Nexus-6 qui fait sans état d’âme son job de blade runner – «Qu’est-ce que ça fait de tuer sa propre espèce?», demande sa première victime. Au pied d’un arbre mort qui est comme l’arbre de la connaissance dans un Eden incinéré, K trouve une petite fleur post-apocalyptique (déjà cueillie dans Wall-E ou Oblivion), une date gravée dans l’écorce et un cercueil. Ces indices vont le mener dans une enquête longue, dangereuse et passablement embrouillée.

Cheval de bois

C’est un exercice assez fascinant auquel se livrent les promoteurs de cette suite tardive d’un film culte. Ils approfondissent l’esthétique de la déglingue définie par Ridley Scott, élargissent le monde futur en y intégrant les progrès de la technologie et du dérèglement climatique. Ils citent aussi nombre de motifs issus de l’original: le mur crevé au cours d’une bagarre, le piano sur lequel jouait Rick Deckard, la fascination pour les animaux, un python et une chouette hier, des abeilles ou un chien aujourd’hui. Dans son EMS, l’inspecteur Gaff (Edward James Olmos) pratique toujours l’origami, mais réalise un bovidé plutôt que l’ambiguë licorne dont rêvent les androïdes. Un petit cheval de bois joue un rôle important, renvoyant à la jument percheronne qui, dans le texte de Philip K. Dick, fait la fierté du voisin de Deckard. Par ailleurs, quelques flash-back ramènent Rachel, l’androïde qu’aimait Deckard.

K. a une compagne, Joi, un hologramme propre et docile comme une épouse américaine des années 1950. Pour le repos du guerrier, elle a une idée charmante: fusionner son immatérialité dans la chair d’une réplicante prostituée. Etrange plan à trois, improbable croisement d’ADN synthétique et de bytes avec les images qui se désynchronisent…

Les investigations de K le mènent dans un dépotoir radioactif, un orphelinat et une fonderie où se trouverait une clé du passé. Il a maille à partir avec sa hiérarchie et avec Luv, une réplicante tueuse au service de Wallace qui massacre indifféremment hommes et robots. Cet antagonisme se conclut dans un hideux mano a mano à marée montante.

Emphase mélancolique

En quelques films, l’implacable Prisoners, l’énigmatique Enemy, le brutal Sicario, et Premier contact (Arrival), sa première et magistrale intrusion dans la science-fiction, Denis Villeneuve s’est imposé comme un cinéaste extrêmement doué. Avec Blade Runner 2049, le Québécois marque le pas. Le scénario est alambiqué jusqu’à l’hermétisme. La scène dans laquelle une réplicante choit d’un utérus de plastique, pour être cajolée et célébrée par Wallace, qui vaticine comme un prophète illuminé avant de l’immoler d’un coup de couteau dans le ventre, est si pompeusement incompréhensible, qu’elle provoque une désaffection irrévocable pour ce produit plombé par son emphase mélancolique et recyclant plus qu’il n’invente.

Hampton Fencher, le premier scénariste du film de 1982, avait été secondé par David Webb Peoples. Là il est seul aux commandes, et le film pratique une surenchère dramatique écrasante. Peut-être Ridley Scott, qui produit, a-t-il rajouté son grain de sel, lui qui s’ingénie à expliciter Alien au gré de prequels esthétiquement impressionnants mais intellectuellement ineptes.

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L’exploitation des mystères de Blade Runner les épuise. L’idée des faux souvenirs implantés dans la mémoire des réplicants est fascinante; mais la visite chez la faussaire (la Locarnaise Carla Juri) s’avère affligeante: dans son aquarium pour immunodéficitaire, la jeune femme invente des goûters d’anniversaire plus mièvres les uns que les autres… Quant aux dissonances synthétiques de Vangelis participant des sortilèges de 1982, elles ont cédé place aux infrabasses pachydermiques de Hans Zimmer et Benjamin Wallfish.

Elvis chante

Rick Deckard (Harrison Ford, 75 ans) apparaît au bout d’une heure trois quarts. Terré depuis des décennies dans un casino de Las Vegas, il lie connaissance avec K à grands coups de poings dans la tradition virile du cinéma de genre avant de se réconcilier au son de «Can’t Help Falling in Love», susurrée par un hologramme clignotant d’Elvis.

«Deckard est-il un répliquant?» A cette question qui taraude l’humanité, Harrison Ford répond: «Au début du tournage de Blade Runner, j’ai demandé à Ridley s’il pensait que mon personnage était un réplicant. Et je n’ai jamais eu de réponse claire, ce qui n’est pas si grave, j’imagine […] J’adore le fait que les gens se posent encore la question aujourd’hui.»

Blade Runner 2049 aurait évidemment tort de fournir une réponse. En fait, le doute ontologique est évacué de cette dystopie qui invoque quelques figures de la culture populaire dans le cadre d’une quête identitaire se confondant forcément avec la quête psychanalytique du père. Oubliés la dimension philosophique, les vertiges dickiens, les tests d’empathie seuls à même de déterminer la nature artificielle des androïdes, la peur d’être supplantés par les produits du génie génétique pour les uns, le refus d’une finitude programmée pour les autres, l’agonie du réplicant acquérant une âme au moment suprême et cette «haleine du vide» séparant les deux espèces…

«Blade Runner 2049», de Denis Villeneuve (Royaume-Uni, Etats-Unis, Canada 2017), avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Jared Leto, Dave Bautista, Robin Wright, Carla Juri, 2h43.


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