Le futur du jazz à Montreux

Pendant une semaine, la Montreux Jazz Academy accueillait 12 jeunes musiciens venus du monde entier pour découvrir leur future profession. Immersion dans cet observatoire privilégié de la vie rêvée des improvisateurs

À la fin, devant les brushings et les manteaux, concert de clôture de l’académie. Le saxophoniste américain Charles Lloyd s’avance scrupuleusement sur la scène. Il est immense, des bras d’insecte carnivore, le béret de feutre, l’allure du jazz, la mémoire mêlée des Amérindiens et de Memphis d’où il provient. Dans la coulisse, on aperçoit des étudiants qui trépignent, ils claquent des doigts. Charles, 76 ans, a invité l’un d’eux, un très jeune Allemand: Lorenz Kellhuber. Toute la semaine, Lorenz, et sa coupe de footballeur de Ligue B, avait été d’une discrétion placide. C’est son moment. Patiemment, sur un piano de compétition, il développe un long solo. A chaque fois qu’il semble arriver au bout de ses idées, il débouche sur un nouveau monde. Il a l’air suspendu à deux mètres au-dessus de la scène. Charles Lloyd grogne de ravissement. Rien que pour cet instant, cet instant où un musicien se révèle sous le regard de son maître, la Montreux Jazz Academy devait exister.

Tout a commencé bien plus tôt. Peut-être ce jeudi 30 octobre, dans un surplomb magistral, quand les 12 étudiants de l’académie ont poussé la porte du chalet de Claude Nobs, à Caux. On aurait dit des enfants dans une fabrique de bonbons. Ou les candidats d’une télé-réalité, assiégés par les caméras du Montreux Jazz, les caméras des journalistes, l’odeur lourde des instants à venir. «Ici, la voix.» Sur un écran, parmi les rivières de colifichets dont Nobs faisait collection, le visage de Quincy Jones surgit. Il souhaite la bienvenue aux arrivants, depuis la Chine. Il évoque son propre maître, la pianiste Nadia Boulanger, qui lui avait conseillé il y a très longtemps de quitter Paris et de revenir au blues. On suçote du saumon fumé dans la salle de cinéma. Des extraits des concerts montreusiens: Charles Lloyd, justement, Stevie Wonder, Prince. On a l’impression d’être lové au cœur de la musique. Là précisément où, depuis presque cinquante ans, elle s’invente.

Depuis des années, le Montreux Jazz Festival se diversifie. Des cafés, des succursales du festival à Tokyo, aux Etats-Unis, des marchandises toutes estampillées de ce logo qui paraît avoir été dessiné sous acide. Et puis, cette idée de transmission qui a, en 1999, pris la forme d’un concours de piano, de guitare et de chant. L’été dernier, en marge d’un festival particulièrement pluvieux, le directeur Mathieu Jaton évoquait déjà le prochain chapitre. «C’est dans l’ADN de Montreux de s’assurer que la relève existe, que le savoir se transmet.» La Montreux Jazz Artists Foundation, une organisation d’utilité publique financée en partie par des fonds publics mais surtout par des partenaires du festival, se cherchait une mission. Elle l’a trouvée. Inviter chaque année les derniers gagnants des concours, de jeunes musiciens débarqués du monde entier, pour une semaine de cours, de rencontres. Pas seulement autour de la musique, mais aussi, mais surtout, du music business. Un budget de 300 000 francs pour une semaine d’entraînement intensif.

Ils prennent leurs quartiers. Une maison de maître à Villeneuve, le Centre musical Sylvia Waddilove, un bijou d’héritage légué au Conservatoire de Montreux. Un parc immense, un auditorium de bois précieux, sept pianos, des studios en pagaille, des chambres à lits superposés, quelque part entre la colonie de vacances et l’entraînement militaire. Toute la journée, des cours. A 11h, à 17h, à 19h30, le tout entrecoupé de sessions de travail, des spécialistes des droits musicaux, des agents, des patrons de label, des musicologues, des avocats, qui enseignent tous comment transformer un don unique en une carrière possible. La Montreux Jazz Academy est un observatoire limpide et parfois brutal des transformations de l’industrie, de la chute du marché du disque, des nouvelles promesses d’Internet. Au fil des jours, elle nous convainc d’une chose: un jazzman au XXIe siècle est un guerrier. Ou il disparaît. Alors tous, à un moment ou à un autre, sont ébranlés.

Leandro Pellegrino n’a pas 30 ans. Brésilien de São Paulo, inscrit depuis plusieurs années dans l’une des meilleures écoles du monde, Berklee, près de Boston. Il arrive en Suisse avec son bonnet, ses chemises à carreaux, sa guitare et sa pédale de volume. Il rencontre des managers qui lui parlent des exigences du métier, de la compétition; ils lui parlent d’argent, de la nécessité de se vendre, de se montrer, de ne pas ressembler à quiconque. «Je m’aperçois que nos écoles ne nous apprennent qu’à jouer. Elles ne nous préparent absolument pas à une profession. Je souhaitais jusqu’ici finir mon master aux Etats-Unis. Mais maintenant, je ne sais plus. Est-ce que je ne devrais pas me lancer comme musicien? Est-ce que je peux me permettre de perdre encore du temps?»

Un matin, le batteur de Chicago Kahil El’Zabar entre dans la villa, il est cravaté. Il évoque ses huit enfants, ses trois femmes, l’agenda de ministre qu’il élabore, les juristes dont il s’entoure, les investissements immobiliers qu’il gère pour s’assurer un certain niveau de vie. Il ne joue pas le monde idéal de l’expression pure. Il dit une chose simple: être musicien, c’est davantage que de la musique.

Un peu plus tard, le batteur Eric Harland, une merveille de swing concassé, raconte comment il a décidé de quitter New York pour que son loyer soit plus bas, de rouler deux heures dans la nuit chaque fin de semaine pour se rendre à Manhattan et gagner 150 dollars dans un de ces clubs où les Japonais paient leur cocktail avec 20% de pourboire. La vie du jazz. Harland, originaire du Texas, a lui aussi étudié dans une grande école. Mathis Picard, 19 ans, l’un des candidats de l’académie, écoute tout cela, il prend des notes. Mathis, il y a quelques jours à peine, était encore un Français surdoué, étudiant à la Juilliard School de New York depuis sont dix-septième anniversaire, pianiste aux doigts de rose et sûr de sa fortune. Mathis incarne cette génération. Celle du grand chambardement en jazz, le moment où les écoles internationales se sont substituées aux rues de La Nouvelle-Orléans, aux bouges du Village, pour transmettre le swing. Drôle d’époque où des musiciens de plus en plus diplômés se débattent dans une économie du jazz meurtrie par les labels qui s’effondrent les uns après les autres – l’Europe et le Japon, qui faisaient vivre encore les meilleurs improvisateurs, agonisent de la crise. On forme des savants sans application.

Esthétiquement, c’est plus flagrant encore. Les concours du Montreux Jazz Festival attirent une faune de tous les continents qui pratique encore les standards, dans toutes les tonalités, à rebours et en dévers. Ils ont appris, d’où qu’ils viennent, le même langage. Le solo de Coleman Hawkins sur «Body & Soul» en 1939. Les thèmes de comédies musicales, les rengaines de la Louisiane, le deuxième quintette de Miles quand Herbie Hancock reformulait le piano moderne. Alors, ce Colombien, ce Canadien, ce Mauricien, cette Espagnole se retrouvent dans la même pièce sans se connaître et ils peuvent jouer ensemble. Mais ils doivent aussi créer une grammaire neuve. C’est ce que transmet au fond l’un de leurs mentors, le trompettiste Erik Truffaz, qui passe toute la semaine à la villa, dans les concerts de fin de nuit, dans les petits matins fébriles. «J’ai toujours su que j’avais des moyens limités de soliste. Mais j’ai cherché à renouveler les formes. C’est ce qu’ils doivent faire. Trouver leur son.» Qui sait combien d’entre eux seront un jour les nouveaux maîtres du jazz? La Montreux Jazz Academy n’a pas la clé pour tourner un rêve en réalité. Elle est une boîte à outils glorieuse. C’est tout. Pour que cette musique poursuive sa route.

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Sur un écran, Quincy Jones surgit. Il souhaite la bienvenue aux arrivants, depuis la Chine

«C’est dans l’ADN de Montreux de s’assurer que la relève existe, que le savoir se transmet»