Qu’est-ce qui sortira du bras de fer en cours entre Maduro, le président-dictateur du Venezuela, et son challenger autoproclamé, le démocrate Juan Guaido? C’est d’autant plus ardu à deviner – au moment où ces lignes sont écrites (mais l’actualité va vite) – qu’on n’est pas très sûr des critères avec lesquels il faudra juger du résultat. Car derrière le conflit politique vénézuélien, il y a les difficultés de manœuvre des analystes. Coup d’Etat ou légitime changement de régime? Au mépris des arguties juridiques, la gravité de la situation et l’absence de dialogue entre les deux camps imposent de se ranger en faveur de l’un ou de l’autre. Le choix est délicat.

Impossible de soutenir, avec Maduro, les idéaux agonisants du «chavisme», même pour ceux qui en furent les plus fervents défenseurs. Mais faut-il pour autant délivrer si vite un blanc-seing à son rival? Il y a les risques de déstabilisation et de guerre civile. Sans oublier non plus les nombreux appétits provoqués par les ressources pétrolières du pays, les plus importantes de la planète. En ce sens, la hâte avec laquelle Guaido a fait miroiter leur ouverture aux investisseurs étrangers (selon l’agence d’information S&P Global Platts, 24.01.2019) a de quoi alimenter toutes les suspicions complotistes.

Liberté d’esprit

Pétrole contre nourriture? Qu’en penser? Il faudrait avoir la liberté d’esprit qu’Alejo Carpentier attribue au héros d’une de ses nouvelles, Droit d’asile (1967). L’Amérique latine a l’expérience des coups d’Etat, ou des basculements de pouvoir, si on préfère garder une expression plus neutre. Ecrivain cubain, rallié à la révolution castriste, Carpentier est bien placé pour le savoir. Celui qu’il raconte ici n’a pourtant rien de bien spécial. Pas grand-chose n’est dit du pays où il a lieu, ni de la nature exacte des régimes qui se succèdent. On devine seulement que celui qui tombe est peut-être plus démocratique que celui qui y succède, aux mains des militaires. C’est en quelque sorte un simple passage de témoin.

Lire aussi: Venezuela: la revanche de Juan Guaido, ce «gamin attardé»

La nouvelle préfère s’intéresser au destin de l’anonyme secrétaire du président renversé, qui parvient à se réfugier dans l’ambassade d’un pays voisin où il demande l’asile politique. Bien accueilli par l’ambassadeur et sa femme, il glisse alors dans une existence bizarre, coupée du temps et du monde extérieur. Celui-ci se réduit aux vitrines de magasins observées depuis la fenêtre, avec leurs mouvements presque imperceptibles. Seconder la mission du diplomate, plaire à sa femme: le voilà vite devenu indispensable, au point de recevoir la nationalité du pays hôte, puis de remplacer l’ambassadeur lui-même, appelé ailleurs pour faire de la place au nouveau venu.

Une nouvelle vie

L’ex-secrétaire entend de loin les bruits de la répression qui s’abat sur ses anciens compagnons de route gauchistes, sans que cela suscite en lui autre chose qu’une certaine indifférence. Une nouvelle vie commence pour lui, collée au rythme de ses besoins personnels, dans ce no man’s land confortable qui sépare son second pays de l’ancien, et qui le protège lui-même. On envie sa sérénité de ne pas devoir choisir entre des mondes irréconciliables. A moins qu’elle ne prouve, justement, qu’il a déjà choisi.


Extrait:

«Mme l’ambassadrice m’attendait avec un repas composé de mets savoureux et de vins fins […]. Le canard Donald [du magasin de jouets nord-américain], invalide, avait été remplacé par un autre intact. Mais sa silhouette ne s’associait pas autant à présent, pour moi, à l’idée d’éternité. De même, les lampes Edison de la quincaillerie-bazar des frères Gomez n’évoquaient pas Menlo-Park autant qu’hier. Des temps meilleurs commençaient.»

A. Carpentier, «Droit d’asile», trad. R. L. F. Durand, Gallimard, 1967.