Le Diable: encore un incompris! Henry de Montherlant, extrait de «Carnets»

Jean-Marie Le Pen, Mouammar Kadhafi, Jacques Vergès, Hafez el-Assad, Jean Genet ou Pierre Guyotat, le carnet d’adresses de Roland Dumas sent le soufre. Il s’en flatte, lui l’esthète du mitterrandisme, le Talleyrand aux pieds chaussés de Berluti, ces bottines qu’il sut si bien préserver des éclaboussures des affaires Elf et frégates de Taïwan. Il s’en flatte car, pour l’ancien ministre, c’est en tutoyant le mal, en affrontant la bête «qu’on devient plus intelligent». La bête, Dumas l’appelle le Minotaure, en souvenir de la Grèce, des dessins d’André Masson, du Guernica de Picasso, œuvre qu’il fut chargé par l’artiste de restituer à Madrid la démocratie venue.

Portraits de ceux qui l’ont marqué, Dans l’œil du Minotaure se lit comme le carnet mondain et politique d’une France encore meurtrie par la Seconde Guerre mondiale, déchirée par la décolonisation mais toujours sûre de son rang dans le monde. L’avocat et diplomate, pour avoir titillé les Minotaure de son siècle, se prend souvent pour Thésée – parfois pour le Minotaure lui-même. Les Ariane comptent peu en revanche dans ce parcours labyrinthique. Dumas, comme beaucoup d’hommes de sa génération, aime les femmes comme on aime les cigares, pour ce qu’elles représentent de trophée, de conquête sur leurs rivaux ou de repos bien mérité. Une seule a droit à un chapitre, Maria Murano, son premier amour, mezzo-soprano. Mais c’est plus pour nous rappeler qu’il aurait pu embrasser une carrière lyrique que pour rendre hommage à celle qui lui est restée fidèle… une qualité qu’il attribue à beaucoup de ses ex. Sa vanité le porte à n’estimer que ceux et celles qui ne l’ont pas oublié, qui ont suivi ses conseils ou qui lui ont offert quelques-unes de leurs œuvres en signe de reconnaissance – Dumas possède une splendide collection d’art.

Plus politique, et faisant écho aux émeutes récentes concernant le mariage pour tous, Roland Dumas revient sur la polémique de 1984 autour de l’école libre et sur la fameuse stratégie du «comme si…» de Mitterrand: faire mine de vouloir sincèrement tenir sa promesse électorale tout en laissant les choses dégénérer pour faire la preuve que le statu quo était la meilleure solution. La gauche, pour l’un comme pour l’autre, fut plus une opportunité qu’une conviction, même si Dumas a toujours été partisan de l’indépendance de l’Algérie, contrairement à Mitterrand. Mais qui savait, au moment des événements, lequel aurait raison? Et qui pouvait savoir, au moment de la Seconde Guerre mondiale, la voie qu’il fallait prendre? Dumas prit d’instinct le chemin de la Résistance parce son père avait été fusillé par la Gestapo. Mais pour le reste… Pour le reste, Dumas se défend de toute idéologie sectaire ou «petite-bourgeoise», place l’art avant la morale, et réaffirme ses fidélités au-delà des affinités politiques, au nom d’un principe revendiqué par tous ses amis, de Georges Bataille à Jacques Lacan: la part d’ombre à laquelle chacun a droit. La part d’ombre, cela ne vous dit rien? C’était la justification de Jérôme Cahuzac.

Dans l’œil du Minotaure n’est pas qu’une galerie de portraits et d’anecdotes souvent croustillantes, c’est aussi un plaidoyer préventif pro domo.

La part d’ombre, cela ne vous dit rien? C’était la justification de Jérôme Cahuzac