Vous doutez de la capacité d'une fraction renégate du régime nord-coréen à se financer par le trafic des «diamants de la guerre» de la Sierra Leone. Vous mettez en cause l'avance technologique de Pyongyang dans le domaine des satellites orbitaux programmables par télécommande de poche. Enfin, vous n'êtes pas persuadés que des agents de Pyongyang soient vraiment en mesure d'utiliser le secret des déserts de glace islandais pour préparer leur offensive prochaine sur Séoul en vue d'une réunification de la péninsule coréenne par la force. On ne saurait vous donner tort: on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.

C'est pourtant bien sur cette toile de fond géopolitique grand-guignolesque qu'est bâti Meurs un Autre Jour. James Bond a beau être orphelin de la Guerre froide, il n'a pas pour autant changé de meilleurs ennemis. Comme auparavant, il avoue une prédilection pour les militaires, de préférence orientaux, galonnés, et toujours couverts d'étoiles rouges, des épaulettes à la casquette.

Il y a vingt ans, ils étaient Soviétiques, et bidouillaient dans le nucléaire. On se souvient par exemple du général Orlov (dans Octopussy, 1983), stratège en rupture de ban du KGB. Assisté, comme il se doit, d'un prince afghan véreux planqué au Rajasthan, et de rugueux malabars de la RDA, Orlov voulait faire exploser une ogive de quelques mégatonnes au milieu d'une base américaine de l'OTAN en Allemagne de l'Ouest. Ce qui allait, bien sûr, provoquer l'atomisation de Novossibirsk par l'Occident, avant que, trop féroces, les troupes soviétiques ne déferlent sur le Rhin. Heureusement, James Bond sauvait le monde.

Mais vingt ans plus tard, plus aucun Russe ne peut décemment faire l'affaire. Privatisés, occidentalisés, ils sont devenus trop globaux pour inspirer la méfiance. Vrai, la dernière tentative de «Russe méchant» (dans GoldenEye, 1995) n'était pas entièrement idiote, mais Alec Trevelyan… possédait un passeport britannique, n'était Russe qu'une génération au-dessus, et encore, par des parents anticommunistes. Aujourd'hui, les couloirs du Kremlin ne servent plus à rien au rayon décor de cinéma, depuis qu'ils sont devenus, dans la vraie vie, peuplés de technocrates quadragénaires. La vérité, c'est que le bon vieux Popov rouge abhorrant l'Occident est passé de mode, et c'est bien là le cœur du problème.

L'espèce rouge, non protégée, est en voie de disparition si accélérée qu'il a fallu se résoudre à en débusquer les derniers spécimens étatiques en Corée du Nord. Résultat, en 2002, James Bond, au lieu de sauver le monde, évite seulement une guerre majeure entre les deux Corées. C'est décevant, il nous avait habitués à mieux.

Dans les deux épisodes précédents de la série (Demain ne meurt jamais en 1997 et Le Monde ne suffit pas en 1999), le grand Bond allait de l'avant, nouveau croisé prêt à croiser le fer contre les techno-méchants globalisés de l'après-Guerre froide. Et, comment dire, Elliot Carver (Jonathan Pryce), en fou furieux porté sur la domination planétaire par l'emprise de son empire médiatique, était terriblement sexy, ancré dans la période, presque crédible. Tout comme Elektra King (Sophie Marceau), héritière d'un royaume du pétrole en mer Caspienne au départ de Bakou, figure virtuelle à peine fantasmée renvoyant à une actualité stratégique véritable: la bagarre entre Amérique et Russie (via Turquie et Iran) pour le contrôle des routes de l'or noir d'Asie centrale.

Le monde selon Bond n'est pas celui selon Bush. Avec 007, c'est l'axe du mâle, rien de plus. Si l'agent secret au service de Sa Majesté n'était pas un foutu trouillard conservateur empêtré dans une britishness hors d'âge, il aurait songé depuis longtemps à sauter en parachute sur la zone tribale du Pakistan pour aller boire le thé avec OBL. En levant le petit doigt. Sur la gâchette.