Comment ne pas se répéter une fois qu’a frappé le succès? Comment vieillir dans le circuit pop sans verser un jour dans la caricature? «En tirant sa révérence», répondait en 2011 le producteur James Murphy qui, après trois albums excellents, annonçait l’arrêt définitif de son groupe, LCD Soundsystem, enterré à l’issue de funérailles fastes données au Madison Square Garden. Six ans après, le New-Yorkais revient sur sa décision, publiant American Dream, disque bagarreur, douloureux, déprimé. La bande originale d’une génération X désespérée.

En 2013, on retrouvait James Murphy chez un caviste de Williamsburg, quartier gentrifié de Brooklyn où le musicien vit depuis plusieurs années. Sur le comptoir, plusieurs jéroboams de vins français attendaient d’être transportés. On se proposait d’aider, accompagnant ce quadragénaire charmant portant veste chic et marinière jusqu’à une maison récemment acquise où, confiait-il, se construisait au sous-sol un «club secret».

Les tournées alors poursuivies en qualité de DJ cinq étoiles, l’album Reflektor d’Arcade Fire tout juste bouclé, le roman auquel il s’était attelé, les terres acquises en Amérique latine afin d’y cultiver merlot et café: durant un déjeuner partagé entre bière et cheeseburger, l’auteur de «Losing My Edge», tignasse en bataille sur barbe poivre et sel, s’épanchait ainsi sur ce qui l’occupait depuis la mort du LCD Soundsystem, formidable machine rythmique devenue vaisseau amiral de la vague disco-punk.

Pour autant, regrettait-il d’avoir hier suicidé sa création? Non, jurait-il, apparaissant toutefois soudain comme fragile, son groupe avait «fait son temps». Et son téléphone alors de sonner, lui rappelant une session d’enregistrement programmée dans l’après-midi avec David Bowie.

Darkstar était en chantier. Et James Murphy de sitôt poliment s’excuser, puis disparaître dans un taxi, nous laissant le soin de régler l’addition et de méditer sur l’équation à laquelle est un jour confronté tout artiste indépendant parvenu à un sommet créatif et commercial: poursuivre et contenter fans et marché au risque de demain glisser dans la facilité, ou bien choisir de se saborder en beauté?

Après le triomphe qui accueillit This is Happening (2010), Murphy avait craint que le «LCD» ne soit bientôt menacé par la routine, l’embourgeoisement, peut-être la vulgarité. Par chance, il se trompait…

Chic type et anti-héros

Deux ans après cette rencontre, cette fois pourtant on se fâchait: l’Américain venait tout juste d’annoncer la reformation imminente de son groupe, avançant pour raison «écrire et enregistrer sans cesse de nouvelles chansons» auxquelles seul le «LCD» était selon lui en mesure de donner corps et mesure.

Problème: en lieu et place des titres inédits espérés, qui allait le saluer durant leur tournée donnée en 2016 en était réduit à écouter un répertoire déjà publié. On en revenait à peine! Murphy avait-il retourné sa veste comme d’autres rockeurs cyniques, tristement vieillissants, contraints de reprendre du service pour assurer leur retraite?

Ou ce débonnaire qu’on admirait hier encore pour son humilité, l’excellence de ses créations et son mépris cool des règles établies du «music business» oxygénait-il patiemment sa créature pour d’autres aventures méritoires bientôt lancées?

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Pour réponse alors, nous disait-on, prière de patienter jusqu’à la publication des dix titres qui constituent American Dream, nouvel effort du LCD Soundsystem et qui, pardon pour la surprise, reprend précisément les choses là où son prédécesseur les avait laissées: une synthèse convaincante de l’art de Can, Liquid Liquid ou Talking Heads mise au service de récits où se disent sans frime l’isolement, l’immaturité affective, les revers intimes, les réveils chagrins ou la ville comme mausolée.

Car derrière les gros bras affichés par son gang depuis la publication de LCD Soundsystem (2005), c’est à chaque disque un autoportrait cru que dresse de lui-même James Murphy: chic type, ex-loser, anti-héros devenu rock star par défaut et investi depuis une grosse décennie dans l’examen de ses déboires et blessures.

«Tout va aller…»

Pour biographie: une adolescence passée dans une banlieue ordinaire du New Jersey, l’échec scolaire, la découverte du punk-rock, l’implication dans une suite de groupes fauchés, le refus d’écrire pour Seinfeld avant que la série ne gagne finalement en popularité, la galère en tant que DJ, puis aux commandes de son label DFA, et ainsi jusqu’à ce qu’une montée d’ecstasy éprouvée alors que cognait «Da Funk» de Daft Punk dans un club ne l’encourage à croiser énergie punk, efficacité pop et textures électro.

LCD Soundsystem naissait ainsi, navire érudit, fier, affranchi, à l’origine de titres désenchantés parmi les plus poignants de ce début de siècle: «All My Friends», «New York, I Love You», «Dance Yrself Clean» ou ici «American Dream», single et plainte électro dispensée de refrain où Murphy chante l’impossibilité du choix et la détresse de se réveiller un jour sans attache, ni direction, ni rien.

Voie thématique obstinément explorée jusqu’ici par le quadragénaire, solitude et perte sont à nouveau les axes principaux qui dirigent un disque courageux dans lequel traînent les fantômes par armées.

Non plus seulement le Bowie des années berlinoises, obsession avouée et jusqu’à aujourd’hui nourrie du LCD («Other Voices»), mais les ombres de ceux qu’on a autrefois aimés et qui ont finalement trahi (somptueux «How Do You Sleep»), de ceux à qui on a un jour promis et qu’on a plus tard lâchés («Oh Baby»), de ceux qu’on gardait hier ferme contre soi et qui se sont, et sans qu’on puisse l’expliquer, évaporés («Black Screen»).

Et le premier de «ceux-là», c’est «soi-même», rappelle James Murphy. «Soi-même» hier encore convaincu qu’il existe une issue au désespoir et aujourd’hui réduit, pour tenir face au vide, à se répéter, comme pour s’en convaincre, que «ça va aller, tout va aller…». American Dream, davantage qu’un disque: une stèle dressée à la pensée magique.


LCD Soundsystem, «American Dream» (DFA/Sony Music).