Les Ogres divise et elle le sait déjà. D’un côté, ceux qui se laissent emporter par sa vitalité extraordinaire, tout en appréciant un certain recul critique envers cette dernière. De l’autre, ceux qui n’y voient qu’un long pensum bordélique et histrionique. Alors, on rassure d’emblée Léa Fehner en lui disant qu’on a apprécié l’équilibre précaire de ce film-fleuve qui menace constamment de déborder, qu’on s’étonne qu’un festival comme celui de Berlin ait pu le snober. Et la jeune cinéaste d’ouvrir les vannes. Ses réponses sont à l’image de son film : généreuses et sans fin en vue, obligeant à synthétiser dès la prise de notes. La trentaine épanouie, elle a déjà un premier long-métrage derrière elle, Qu’un seul tienne et les autres suivront (2009), à base de destins croisés dans un parloir de prison et dont le casting (Reda Kateb, Vincent Rottiers, Marc Barbé) donne très envie de le découvrir. Cette fois, elle raconte la vie d’une troupe de théâtre itinérante, librement inspirée de celle de ses parents. Avec en plus son mari (Julien Chigot) comme monteur, Léa Fehner fait du cinéma en famille – et cela lui réussit bien.

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- Ce deuxième film se fonde sur vos expériences de jeunesse auprès de parents saltimbanques. Pourtant, vous avez eu recours à des coscénaristes?

- Partir de sa propre expérience est potentiellement un piège. On risque de se noyer dans la matière, de ne pas trouver la clé pour raconter tout ça. J’ai fini par comprendre que je devais chercher un certain souffle romanesque plutôt que de vouloir une fidélité à des faits et gestes précis. J’ai commencé par développer plusieurs histoires possibles avec Catherine Paillé, que j’ai connue durant mes études de cinéma et qui a déjà travaillé sur mon premier long-métrage. C’est elle qui m’a poussée à choisir la plus «costaude». Au-delà du processus d’écriture à quatre mains, une sorte de ping-pong toujours stimulant, je lui dois d’avoir osé prendre plus de risques, d’être allée vers les enjeux essentiels, une dramaturgie des sentiments plus que des événements. Il vaut mieux ressentir une vraie nécessité pour passer ainsi quatre ans de sa vie sur un projet!

- Et Brigitte Sy, qui est aussi la mère de Louis Garrel?

Elle a repris le relais quand Catherine a eu des jumeaux, en attendant qu’elle puisse revenir. L’essentiel de la structure vient de Catherine, mais Brigitte, qui n’est pas de la même génération que nous, a apporté une certaine violence qui manquait encore au projet. Elle a aussi contribué à ce que le film repose vraiment sur l’idée du collectif. Je dois vous avouer que j’avais souffert sur mon premier film, une histoire de prison très dure, en l’écrivant seule dans un premier temps mais également durant le tournage. Je devais donc trouver une manière de faire qui me corresponde mieux, qui ne dévore pas ma vie – ce qui n’est pas chose facile lorsqu’on a un caractère passionné.

- L’implication de votre famille, vos parents et votre sœur, a-t-elle toujours fait partie du projet?

- En fait, non! C’est seulement durant le processus d’écriture, à la suite de quelques jours d’essais avec la troupe de mes parents, filmés par une amie documentariste, que cela s’est imposé comme une évidence. Beaucoup de choses sont sorties de ces séances d’improvisation. La force des liens et l’idée de perte par exemple. C’était si fascinant de voir comment une personne qu’on connaît bien peut devenir un personnage, si émouvant de voir leur désir et leur générosité, que j’ai décidé de prendre le risque. Et je n’ai pas eu à le regretter: tout s’est fait sans le moindre psychodrame. Rétrospectivement, je pense que le film avait absolument besoin d’eux, qu’il me fallait cet inconfort à mêler réalité et fiction pour contrecarrer mon désir de maîtrise.

- Est-ce que cela n’a pas été difficile de trouver des producteurs pour un projet aussi hors norme?

- Pas dans ce cas, parce que j’ai eu la chance d’avoir la confiance de Philippe Liégeois, qui avait déjà produit mon premier film. Et de son côté non plus, ce n’était pas si effrayant, dans la mesure où je lui ai livré un vrai scénario, qui est le document clé pour obtenir différents financements…

- La question de la paternité me paraît clairement au cœur de ce film…

Entre mes deux longs-métrages, j’ai moi-même eu deux enfants, ce qui a forcément fait ressurgir des questions de filiation. Alors, c’est vrai, j’ai eu fortement envie d’aborder cette question de la paternité. François, le directeur de la troupe, est une figure de père dévorateur mais aussi déclinant. Tout en étant le moteur de cette aventure, il écrase sa fille. L’autre père, plus tragique, c’est Monsieur Déloyal, le fauteur de troubles. Alors que l’un doit accepter de laisser partir un enfant, l’autre va devoir accepter d’en accueillir un nouveau. C’était notre double fil conducteur.

- Les «Ogres» du titre, ce sont donc eux?

- Oui, mais ils ne sont pas les seuls et la menace qu’ils font peser sur les enfants n’est pas non plus le seul aspect. Pour moi, ce genre d’homme, ou de femme, malgré la place qu’ils prennent, peut paradoxalement aussi vous aider à trouver votre place. Dans mon cas, je dois beaucoup à cette très grande liberté que j’ai reçue de mes parents meneurs de troupe.

- Pourquoi ce spectacle composé de deux textes de Tchekhov?

- D’abord, tout simplement parce que je me suis inspirée d’une création de mes parents qui s’intitulait Cabaret Tchekhov. Les farces de L’Ours et de La Noce en faisaient déjà partie. Mais il a aussi des éléments de Platonov dans le personnage de Monsieur Déloyal, dans son mélange de dérision et de désespoir. Plus globalement, je pense que l’esprit du premier Tchekhov, celui des œuvres de jeunesse, entre fièvre et désinvolture, plane sur tout le film. J’ai aussi trouvé chez lui une manière à la fois généreuse et quotidienne d’aborder la communauté, faite d’individus qui se cherchent un espace de liberté tout en avançant ensemble. Le groupe qui vous aide toujours à passer à autre chose: je trouve beaucoup de consolation là-dedans…

- Le film avait-il besoin de cette durée de 2h30, qui peut rebuter?

- Je crois que oui. Déjà le scénario travaillait là-dessus et cela s’est confirmé au montage. C’est un film qui doit faire voyager le spectateur autant que les personnages. J’aime d’ailleurs un cinéma qui donne le sentiment qu’on a vraiment traversé quelque chose, découvert un monde et éprouvé des vies, comme ceux d’Abdellatif Kechiche ou d’Arnaud Desplechin. Je voudrais que le moment passé devant un film ne soit pas anodin, qu’il continue de vous habiter après. Pour tout cela, il fallait une certaine durée.

- John Cassavetes a souvent été invoqué par le jeune cinéma français, mais je l’ai rarement autant retrouvé que dans ce film…

- Merci! On ne sait jamais trop quelles influences opèrent tandis que d’autres artistes qu’on aime aussi n’ont pas d’effet sur vous. Il m’est arrivé de mentionner Festen de Thomas Vinterberg, Milou en mai de Louis Malle ou encore Asghar Farhadi parmi les films et cinéastes qui ont pu m’inspirer. Par contre, ce n’est pas parce qu’il y a un chapiteau que j’aurais obligatoirement pensé à Fellini… Mais Cassavetes, bien sûr! En regardant l’émission que lui a consacrée la série Cinéastes de notre temps, j’avais été marquée par sa manière de faire, en famille, en laissant advenir de l’inattendu, sans se laisser impressionner par la technique. Tout ceci est devenu notre souci principal, plutôt qu’une image ou un montage parfaits. Et la tendresse de Cassavetes! Plus j’avance et plus je suis touchée par les cinéastes qui font preuve de tendresse envers leurs personnages.