théâtre

L’eau à la bouche au Festival des arts vivants à Nyon

Sur la vague, l’artiste vaudoise Pamina de Coulon étrille le prêt-à-penser occidental dans «Ça flotte ou ça coule?», tandis que l’Italienne Anna Rispoli fait lire au spectateur les propos d’un spécialiste du sexe et d’une polyamoureuse

Chercher à changer la vie, c’est aussi changer la scène. Mieux, c’est désaxer le spectateur, loin de ses repères. Ce brigandage poético-politique hors salle, hors jeu consacré, a sa grâce et ses limites parfois. C’est ce que suggère d’un côté la jeune Pamina de Coulon dans Ça flotte ou ça coule?; de l’autre le collectif constitué d’Anna Rispoli, de Lotte Lindner et de Till Steinbrenner avec Tes mots dans ma bouche.

Beaux titres? Oui, de ceux qui donnent envie de fréquenter le Festival des arts vivants à Nyon. Ces performances sont représentatives d’un courant de la scène qui attache de l’importance au dispositif au moins autant qu’à la parole, qui entend mettre en branle le public avec l’espoir de l’ébranler. L’autre soir, ça donne une première halte excentrique sur un petit bout de plage nyonnais. C’est là que Pamina de Coulon, 30 ans, vous aspire.

L’écume d’une révolutionnaire

Une crique, un banc pour les spectateurs, le va-et-vient du Léman, ses montagnes au loin: vous voici branché sur un courant alternatif. Devant vous, flottant sur une barge miniature, une ondine, non, une Indienne, Pamina de Coulon justement. Elle tangue et elle parle dans le même mouvement. A sa droite, sur un radeau, un brasero s’empourpre; à sa gauche, un crocodile enfantin prend ses aises. On écoute sa voix qui remonte par un mégaphone, un air de manif dans un paysage merveilleusement élémentaire.

Lire le portrait de Pamina de Coulon, femme de parole

Les facéties d’un cygne

Car il s’agit bien de cela: renouer avec l’élémentaire, avec l’eau d’une origine dont la vertu est de diluer les principes de réalité les mieux engrenés, les prêt-à-penser du marché. Elle dit: «Je suis toujours attirée par la catastrophe.» Puis: «De toute façon, c’est en essayant que les solutions viennent.» Dans son dos, un cygne pique du bec soudain, croupion comico-pathétique dressé vers les cieux. L’artiste vaudoise pouvait-elle imaginer allégorie plus malicieuse? Toutes nos aspirations, toutes nos impasses dans ce col blanc plongé dans sa quête.

Mais le sortilège d’un tableau ne fait pas tout. Le lac du cygne selon Pamina de Coulon troublerait davantage si la prose était moins scolaire, style «variations autour du grand bleu.» Au loin, un rameur sur son paddle: une demi-heure a passé, tout est dit; on a l’impression de n’avoir goûté qu’à l’écume d’une pensée.


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Le sexe au bord de la piscine

Autre déplacement de conscience annoncé avec Tes mots dans ma bouche. Ce soir-là, le rendez-vous est fixé devant la piscine de Colovray – à chaque jour son lieu. Les participants se sont inscrits en amont. Une hôtesse fait l’appel: vous voici à présent en petit comité sur la berge du centre sportif. Sous un pavillon, sept couvertures et autant de brochures attendent preneur. Dans un moment, à la lueur de votre iPhone, vous prêterez voix à d’autres vies que les vôtres.

Qui sont-ils, ces étrangers? Un militant de Pegida – ce groupe qui entend lutter contre l’islamisation prétendue de l’Occident – un psychologue, une musicienne de 45 ans qui n’a jamais connu l’amour, un patron de maison close, une amoureuse à multiples embranchements, etc. L’artiste italienne Anna Rispoli et son équipe les ont interviewés en Allemagne. Sujet des entretiens? Le sexe, l’amour tel qu’il varie selon les sphères culturelles.

Une attaque surprise

La matière brûle à l’évidence. On s’empare donc d’un personnage, mais l’exercice tourne court, pas seulement parce que des jets d’eau intempestifs – les artistes n’y sont pour rien - arrosent nos ardeurs. Mais parce que la partition s’avère trop superficielle et artificielle pour que l’alchimie opère. Ce qui manque à ces feux croisés, c’est la tension d’une rencontre.

En cause, l’écriture d’abord: les concepteurs ont beau multiplier les effets de réel – ces «euh» à profusion exaspérant – aucune figure n’impose vraiment sa complexité. Le cadre ensuite: une heure, c’est trop bref pour rendre justice à sept personnages. On voudrait entrer dans leur vie, on reste sur le seuil.

Reste l’étrangeté d’une tribu de lecteurs cernée par les geysers en rut d’un parc à l’ordonnance très helvétique. Ce petit chaos ludique avait l’autre soir valeur de métaphore: penser contre soi peut mettre sens dessus dessous.


Festival des arts vivants, Nyon, Des mots à la bouche, je 17 août.

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