Je passais justement devant un marchand de fruits et légumes arabe, et je le regardai qui arrangeait dans leur caisse les pommes vernissées, les alignait joliment pour qu'elles présentent bien, apportait la dernière main à l'édifice de caisses sur le trottoir, devant le magasin, avant de se retirer à l'intérieur pour attendre ses clients du soir. Sous l'éclairage intérieur, l'homme semblait pensif et circonspect. Il ne savait pas qu'il était heureux parce que propriétaire d'un magasin, père de famille et, à cause de cette famille, en proie à des attentes, à des contraintes, à des soucis, mais doté par elle d'une appartenance et donc d'une patrie, au lieu d'être, comme moi, tombé hors du monde, hors du temps. Dans l'horreur d'un éternel dimanche, je traversais le monde ouvrable des autres et portais la honte de ma superfluité comme un manteau de deuil. Sous ce rapport, même les deux compères, qu'ils fussent dans leur laverie ou en vacances, étaient dignes d'envie car dans le temps.

Et la fourrure de la truite? Etait-ce le legs de ma prétendue tante? Son message?

Oui, la truite n'est pas seulement l'être le plus glissant que je connaisse, mais aussi le plus brillant, surtout quand elle saute. Non, Carmen ne pouvait nullement être appelée ma truite. La truite est le plus insaisissable, le plus fuyant, le plus exposé, le plus vulnérable, le plus trompeur et espiègle, le plus beau des êtres d'argent, c'est de l'argent liquide à proprement parler. Je commence à comprendre qu'on puisse éprouver le besoin de le recueillir dans un manteau de fourrure, dans une peau de bête, et de l'y réchauffer, dis-je à ma tante morte, qui était bien enterrée à Aix-les-Bains et donc absente, mais n'en était pas moins là.

Qu'est-ce que tu me racontes, petit, dit-elle. Comment peux-tu radoter ainsi, fais attention, il faut garder sa langue, Dieu sait où ça peut mener, mentalement, quand on se laisse aller comme ça. Je connais des gens qui ont commencé par débiter ce genre d'âneries et sont devenus complètement fous. Ils n'ont pas su tenir leur langue, elle a échappé à leur contrôle, et tout ça a fini par les conduire à l'asile. Prends garde à toi.

Le mot «langue» m'agaça. J'aurais préféré qu'elle parle d'un bouillonnement de mots. Je pensai aux bouches de lavage au bord des caniveaux, que les balayeurs, tôt matin, ouvrent avec leur clé pour faire bouillonner l'eau. Je ne sais pourquoi ce ruissellement d'eau qui coule si pressée m'exalte et me réjouit à ce point. Ces derniers temps j'ai beaucoup affaire à l'eau et à ses habitants, l'eau, c'est comme la pensée, la parole, le voyage.

Je m'assis dans le fauteuil monumental et pris un air fermé. Jusqu'à ce que ma tante disparaisse et que je reste seul.

J'avais faim. Irais-je manger un sandwich au Bar du Football?

D'autres ont un cœur, moi, à la place, j'ai une truite.

Sur le chemin du Bar du Football, je compris subitement ce que signifiait le sentiment perdu dans l'autre bar.

C'était la chanson country fredonnée par le juke-box qui l'avait déclenché; cette chanson, c'était celle que nous passions dans la Chevrolet Impala en traversant les Etats du Sud, elle était sur notre cassette préférée. Nous étions amoureux, la plupart du temps je tenais mon amoureuse par le cou et conduisais de l'autre main, je ne pouvais pas la lâcher une seconde, non, je n'étais jamais assez près d'elle. Nous ne devions donc pas rouler très droit. Un motard, qui nous avait pris en chasse, la sirène hurlante, et fait stopper, commença par éplucher mes papiers et s'assurer que j'étais bien à jeun, puis il me dit en désignant ma femme: Tu ferais mieux de te concentrer un peu plus sur la route et un peu moins sur madame, Frank. Une telle familiarité, sous ces dehors martiaux, m'avait surpris et ému. Il dit cela d'un ton officiel, sans clin d'œil, et nous laissa filer.

Au Bar du Football, pas de Carmen. Tant mieux, ce n'était pas le moment. Je mangeai mon sandwich et revins à l'appartement, allumai la télévision, zappai et tombai sur un documentaire où l'on voyait Tolstoï vieux.

Le film était hachuré et les images tremblaient. Je ne savais pas que Tolstoï avait été filmé de son vivant, Tolstoï, au cinéma? Pourtant c'était bien lui, un petit homme avec une longue barbe et un visage ridé, sans dents. On aurait dit un moujik, certainement pas un comte ni un écrivain. Et encore moins l'auteur d'Anna Karénine. Dans le film, on voyait sa machine à écrire. On le voyait aussi faire du vélo.

Tolstoï, jeune, avait été un officier du Caucase et un viveur; avec l'âge, c'était devenu un disciple de Jésus-Christ, frappé de châtiments divins et tourmenté par la chair, qui rejetait tous ses privilèges, libérait ses serfs, fondait des écoles pour leurs enfants et fabriquait lui-même ses bottes. J'étais partagé entre l'admiration et la déception. Il exagère, aurait dit ma prétendue tante.

Je fus réveillé par un bruit de choc, comme si un objet était tombé par terre. Je me levai et me mis à la recherche de débris, ou au moins d'une explication. En vain. Et s'il y avait des revenants dans l'appartement de ma tante? Qui était donc l'esprit frappeur? Ce ne pouvait être ma tante, elle n'avait pas besoin de ça pour être présente, plus ou moins présente, en tout cas. L'esprit de Tolstoï? Ridicule. Tolstoï a certainement trouvé le repos éternel, il repose en paix. Les esprits sont des êtres sans repos, murmurais-je. Celui qui n'est toujours pas en repos à l'heure qu'il est et aura sûrement du mal à retrouver le sommeil, c'est moi. Vivement le matin, ma tante, je peux quand même vous appeler comme ça? Au fait, est-ce que je vous ai raconté l'histoire des poules noires?

Paul Nizon, La Fourrure de la truite, Actes Sud, pp. 48-54.