L’homme et l’adolescente crapahutent dans les bois. Ils récoltent l’eau de pluie, allument le feu avec un silex, récoltent des champignons. Ils dissimulent leurs traces, apprennent à se cacher. Dans quel monde post-apocalyptique vivent-ils? La forêt de pluie évoque celle où se terrent les simiens mutants de La planète des singes. Mais il n’y a pas de zombies dans Leave No Trace, juste l’Amérique contemporaine. Précédée par des aboiements de chiens, elle fait irruption dans la robinsonnade sous forme policière. Will (Ben Foster) est menotté, Tom (Thomasin Harcourt McKenzie) emmenée.

Père et fille se retrouvent dans les locaux des services sociaux où ils subissent une série de tests psychologiques. Ils ont enfreint le règlement qui interdit de camper dans un parc national. «Ce n’est pas un crime d’être sans abri», objecte Will, comme s’il parlait pour tous les damnés de la terre. Comme Tom ne présente aucun signe de maltraitance et qu’elle est éduquée, l’administration renonce à la placer dans un foyer. Elle retrouve son père.

Ils vivent au sein d’une exploitation agricole cultivant des… sapins de Noël. Tom apprécie cette vie. Elle apprend à faire du vélo, sympathise avec un kid qui élève des lapins, se réjouit d’avoir un toit et même des objets inutiles. Mais l’appel de la liberté est irrépressible pour Tom: ils reprennent la route, s’aventurent dans les forêts les plus profondes de l’Etat de Washington…

Brisé mentalement

Debra Granik a signé un film estomaquant, Winter’s Bone, qui descend dans les tréfonds de l’Amérique, une communauté rurale des Ozarks ravagée par la misère, la méthamphétamine et la violence. On lui doit aussi Down to the Bone, le portrait d’une femme en proie aux démons de l’addiction, et un documentaire, Stray Dog, consacré à un vieux biker.

Le cinéma de Debra Granik est sans fioritures, ni trémolos. Elle ne s’embarrasse pas d’explications psychologiques. On apprend en passant que Will a perdu sa femme, qu’il a fait l’Irak. Il suit un traitement contre le stress post-traumatique, mais revend les médicaments à d’autres losers. Sans domicile fixe, brisé mentalement et affectivement, il entraîne sa fille dans sa rébellion contre le système.

Immense humanité

La réalisatrice ne juge pas, elle montre. La complicité du père et de la fille, leur tendresse mutuelle sont patentes. Mais Tom grandit, elle s’essouffle. Comme le fils aîné qui, dans Captain Fantastic (Matt Ross, 2016), veut voler de ses propres ailes, comme l’adolescent d’A bout de course (Sidney Lumet, 1988) fatigué de suivre ses parents fuyant la police, la jeune fille doit s’émanciper et suivre son inclination à la sédentarisation.

Leave No Trace s’inscrit dans une série de films récents, comme Logan Lucky ou The Florida Project, qui mettent en scène le white trash et rappellent l’inexorable paupérisation de la middle class. Will et Tom font escale dans une communauté de fracassés de l’existence évoquant les dingues et les paumés que filme Gianfranco Rosi dans Below Sea Level. Au son d’un banjo exhalant quelque air traditionnel immémorial, ces laissés-pour-compte restent détenteurs de l’immense humanité.


Leave No Trace, de Debra Granik (Etats-Unis, 2018), avec Thomasin Harcourt McKenzie, Ben Foster, Dana Millican, 1h49.