Régis Jauffret éclate d’un grand rire édenté au nez de la Camarde

Seize nouvelles d’inégale drôlerie mais très roboratives et parfois formidablement inventives tententde conjurer, à grands coups de mots, le mauvais sort que nous fait la vie, une fois entrés dans la vieillesse

Genre: nouvelles
Qui ? Régis Jauffret
Titre: Bravo
Chez qui ? Seuil, 278 p.

Oubliez les nobles vieillards, les barbes blanches, la sagesse des anciens, le repos paisible et mérité de la retraite, la joie émue de contempler sa descendance… Oubliez tout cela et préparez-vous au pire en ouvrant Bravo . Les vieux portent peut-être des dentiers, mais ils sont parfaitement capables de mordre. L’écrivain Régis Jauffret s’empare du sujet difficile de la vieillesse, de l’approche de la mort dans la plupart des nouvelles qui composent ce recueil. Ne comptez pas sur lui pour adoucir le dernier voyage. S’il applaudit son sujet et ses personnages – le livre s’appelle Bravo: «Qu’il soit acclamé, le convoi des vieillards» –, il y traite la vieillesse de façon tout aussi grand-guignolesque que ses précédents sujets.

Le voilà justement, Régis Jauffret, qui sort d’une série de faits divers recomposés, par ses soins, en romans: il s’est emparé de l’affaire Edouard Stern avec Sévère , de l’affaire Josef Fritzl dans Claustria puis de l’affaire DSK, dans La Ballade de Rikers Island , peut-être le moins réussi de ces trois livres (tous parus au Seuil) aux antécédents retentissants.

Affaire Polanski mise à part – une nouvelle se calque sur cette histoire vraie, – c’est une autre «affaire», tout à fait personnelle, qui amène Régis Jauffret à parler de la vieillesse. Il n’en fait pas mystère. L’écrivain est né le 5 juin 1955. Il aura bientôt 60 ans. «Je rejoindrai au printemps leurs terres crépusculaires», les territoires de ceux qui ont passé la soixantaine, ces terres de «petits vieux».

Exorciste à ses heures, le romancier s’emploie, par la plume, à conjurer le temps qui passe (et surtout ses effets) en choisissant de s’en moquer autant que possible. Autodérision d’abord. Attaque frontale ensuite. Il n’épargne pas les personnages qui le précèdent sur le chemin de la vie – parfois jusqu’à «Cinq fois vingt-cinq ans». Mais il ne cède pas non plus sur leur hargne et leur capacité à résister gaillardement dans l’adversité.

«Cinq fois vingt-cinq ans», par exemple, est le titre d’une nouvelle roborative où une quinquisaïeule tient tête avec âpreté à ceux et celles qui jugent qu’elle a fait son temps: «La mort? Mais pourquoi la redouter quand on s’est à ce point bâfré d’existence? Quand on s’est tartiné de si épaisses tranches de vie?» lui lance une pâlotte journaliste… qui ne sait pas que lorsqu’on vient l’enquiquiner de trop près, la vieille est dangereuse.

L’alerte aïeule s’en sort très bien, mais d’autres sont au bord du dernier naufrage. Ainsi ce grabataire mourant, égaré dans «L’Infini Bocage», qui tente d’échapper à la Camarde en galopant sur les épaules de son compagnon, de son amoureux, de son époux tout neuf mais aussi chenu que lui. Sursis.

Autre nouvelle formidable, «Une Déferlante de haine», invente un Noël démesuré, dantesque, dévastateur: «Ma femme accumulait cadeaux et victuailles. Au lieu d’un menu unique, elle avait décidé de faire des repas à la carte. Elle avait remarqué que certains aimaient la volaille, d’autres le bœuf ou le cochon. Sans compter ceux qui apprécieraient davantage un omble chevalier, une choucroute, un savoureux pot-au-feu avec un os à moelle coupé en deux.» C’est ainsi que ce couple d’arrière-grands-parents, tout en se marrant à qui mieux mieux, tranforme peu à peu sa maison en restaurant, en supermarché, en fête foraine, ripolinant et décorant de la cave au grenier, en prévision de l’arrivée de la harde familiale. Pas de limites, tout explosera dans un furieux éclat de rire et de fusil!

Tout dans ce recueil n’est pas toujours d’égale inspiration. D’autres nouvelles sont beaucoup plus convenues – comme celle qui s’appuie sur le cas Polanski. D’autres sont atroces, monstrueuses: Régis Jauffret y arrache des reins, émascule, songe à étouffer des enfants pour mieux s’en débarrasser. Puis, inopinément, l’écrivain s’offre des éclats de tendresse, suggérant que le bonheur avait une chance de nicher au cœur du très grand âge: «Parce que je l’aime, j’aime qu’il vive», dit une femme de son homme; dit la toute dernière phrase de la toute dernière nouvelle, intitulée, «Vers la nuit».

L’un des textes les plus étonnants est une histoire de langage. La vieillesse et la mort n’y jouent qu’un rôle accessoire. Les mots, les noms y tiennent le beau rôle. Dans une grande bibliothèque, les personnages des livres en viennent peu à peu à s’incarner. Des légions d’êtres de papier déboulent. Puis les choses sortent à leur tour des ouvrages. Et voilà le monde encombré d’une quantité d’êtres et d’objets surnuméraires, qui le menacent et dont il ne sait que faire!

On frémit à l’idée que la horde de vieillards ricanants sorte tout à coup des pages de Bravo , ou même de ce journal, pour mener une horrible farandole macabre…

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Régis Jauffret

«Bravo»

«La vieillesse n’est pas un remède au désespoir, mais elle l’épuise. Il est toujours là, mais fatigué, flétri»