L'école d'orgue genevoise perd l'artisan de son renouveau

C'était un homme fin, malicieux, aussi fort en anecdotes qu'en érudition

C'était un homme fin, malicieux, aussi fort en anecdotes qu'en érudition, d'une mémoire qu'il qualifiait lui-même d'insolente. Issu d'une famille de pasteurs et de missionnaire, Pierre Segond, qui est décédé mardi à l'âge de 87 ans, fut surtout l'artisan d'un formidable renouveau de l'école d'orgue genevoise. Après un diplôme au Conservatoire de Genève, il étudia à Paris auprès de Marcel Dupré puis gagna en 1942 le concours des orgues les plus convoitées de Genève, celles de la cathédrale Saint-Pierre. Succédant à Otto Barblan et à son académisme d'inspiration germanique, il renouvela le répertoire et surtout l'esprit de sa fonction, jouant avec la même facilité Jean-Sébastien Bach, qu'il plaçait au sommet, Olivier Messiaen, qu'il fut l'un des premiers à défendre, César Franck ou Paul Hindemith.

L'emprise de Pierre Segond sur la vie musicale genevoise fut immense. Au Conservatoire où il tenait la classe de virtuosité, il forma des personnalités de premier plan: Guy Bovet, François Delor (qui lui a succédé à Saint-Pierre, en compagnie de Thilo Muster), Jean-François Vaucher, Kei Koïto, Lionel Rogg. Pour ce dernier, «l'école genevoise d'orgue doit tout à Pierre Segond». François Delor rappelle «le courant d'air frais» qu'il fit souffler sur Genève, où l'orgue occupait à l'époque une fonction culturelle et sociale de premier plan. Tout en respectant la rigueur qui caractérise la tradition d'interprétation genevoise, Pierre Segond apporta une juvénilité, une fraîcheur qui libérèrent les musiciens de la chape d'austérité où était maintenu l'accompagnement du culte.

Ses concerts en Europe furent innombrables. «Parce que j'étais Suisse, disait-il, on me considérait comme un trait d'union. En Allemagne, je jouais volontiers de la musique française et en France, j'interprétais les grands Allemands». Pierre Segond fut aussi le carillonneur de Saint-Pierre pendant 50 ans, montant jusqu'à un âge avancé les 150 marches qui le séparaient de son instrument de 18 cloches, qu'il faisait sonner quatre fois par an. «Le poste le plus élevé de la République», aimait-il dire, brisant la sévérité qu'on aurait pu croire attachée à ses fonctions. Mais on se trompe sur les organistes - comme sur les Genevois. En réalité, Pierre Segond était un maître en fantaisie, un homme à l'imaginaire étendu, qui devint organiste pour avoir tant aimé, enfant, le bruit du vent dans la vallée du Rhône, entre Saint-Maurice et Martigny.

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