Formation

A l’école, avec les futurs maîtres du théâtre

La Manufacture à Lausanne a introduit il y a deux ans un master en mise en scène inédit en Suisse. La danseuse Barbara Schlittler a suivi ce cursus, avec cinq autres élus. Direction d’acteurs, utilisation de la vidéo, analyse de textes: elle raconte ce qu’elle a appris, en marge de la présentation de son spectacle de diplôme, au Théâtre de Vidy l’autre soir

A l’école, avec les futurs maîtres du théâtre

Elan Pour la première fois, la Haute Ecole de théâtre décerne un diplôme de mise en scène

Une ex-danseuse raconte sa formation

Bon, imaginez. Barbara Schlittler, taille roseau, regard azur, est dans la cabine de régie comme dans un cockpit. Elle a dansé pendant dix ans des pièces souvent remarquées en Suisse romande. Mais, ce lundi, c’est autre chose. Cette mère de famille tient le manche et c’est comme un baptême de l’air: pour la première fois, elle pilote un spectacle, le sien, son travail de fin d’études; dans quelques semaines, elle et cinq de ses camarades seront auréolés du titre de master en mise en scène, premier diplôme du genre émis par la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande – la Manufacture, basée à Lausanne.

Que voit-elle depuis son poste de vigie? En contrebas, trois actrices jouent Les Trois Sœurs de Tchekhov. Ou plutôt un mixage de la pièce, qu’elle a renommée Premier Séjour en Laponie. La petite salle du Théâtre de Vidy, archipleine, est un sauna. On y reconnaît des mandarins, Anne Bisang, qui dirige désormais le Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds, Hervé Loichemol, patron de la Comédie de Genève, Laurent Berger, responsable de la formation en mise en scène à la Haute Ecole de théâtre. Dans sa cabine, Barbara Schlittler a des ­vapeurs.

Il faut dire qu’on est au début de tout. Jusqu’à il y a peu, on en­seignait le jeu, l’art du décor et du costume, mais pas la mise en scène (lire ci-dessous). Qu’ils s’appellent Giorgio Strehler, Ariane Mnouchkine, Benno Besson, Patrice Chéreau, Omar Porras ou Olivier Py aujourd’hui, les figures qui font l’histoire de l’art théâtral de ces cinquante dernières années se sont taillé une cape à leur mesure. Leur science, ils la tenaient pour les uns de l’université, pour les autres de la fréquentation d’un maître, pour d’autres encore de l’émulation d’une troupe. Beaucoup ont d’abord été acteurs. Ce qui les distinguait, c’était le sens des matières, une aptitude à dévoiler une œuvre, à la déplier dans l’espace, à la traduire en vision, à fédérer un groupe autour d’un projet. Barbara Schlittler, elle, a choisi de passer par l’école pour assimiler tout ça: quatre semestres – c’est le cursus – pour apprendre à diriger des acteurs, structurer un plateau, conduire un récit, inventer surtout les moyens de son désir. Et pour devenir, mais oui, non l’interprète d’une œuvre, mais un créateur, selon le terme de Laurent Berger.

Mais pourquoi ce choix, à près de 40 ans? «Je me suis formée à la danse à Londres, au Trinity Laban Conservatoire of Music and Dance, mais j’aurais pu opter pour le métier d’actrice. Je suis d’une génération marquée par Pina Bausch et son «Tanztheater» qui ne dissocie pas l’expression du corps et de l’âme. Ce que je voulais à la Manufacture, c’était apprendre à faire vivre un texte, à organiser le travail des interprètes, à faire en sorte qu’il soit fructueux. Pendant deux ans, j’ai enchaîné les stages, fait des rencontres, expérimenté des approches; je me suis outillée en somme.»

Sous l’œil du metteur en scène français Robert Cantarella – une tête, comme on dit –, elle teste ainsi la méthode de l’Actors Studio, cette école dont sont sorties les idoles du cinéma américain. Avec deux acteurs spécialement engagés pour l’exercice, elle répète une scène de Tennessee Williams. «J’ai découvert qu’une même scène pouvait avoir des résonances différentes selon le code de jeu choisi. En tant que danseuse, j’ai été formée à la précision, celle du geste, celle du placement dans l’espace. Là, j’ai acquis un rapport au texte que je n’avais pas.»

Voyez ce que ça donne. Sur scène, les actrices Océane Court, Marion Duval et Jacqueline Ricciardi jouent la pulpe des Trois Sœurs. Elles nous font face, sur leurs chaises comme chez le dentiste. Dans leurs bouches, les mots de Tchekhov flirtent avec les leurs. Elles sont Irina, Macha et Olga, mais comme en bordure. Parfois, elles commentent un parti pris de jeu. Parfois, elles s’adressent à nous. «Pas la peine de me regarder», jette Marion Duval à un spectateur. A main droite, un thermos a remplacé le traditionnel samovar. Mettre en scène, n’est-ce pas jouer avec les signes?

Bon, imaginez encore. Barbara Schlittler est dans la cabine de ­régie. Le public ovationne son ­Premier Séjour en Laponie. Elle est laminée, mais elle rougit, de plaisir, de soulagement. Dans l’après-midi, elle nous a dit que, mettre en scène, c’était accepter de lâcher prise à l’heure H. L’œuvre ne vous appartient plus, elle devient ce que les interprètes et le public en font. Ce qu’elle voudrait, ajoute-t-elle, c’est signer un jour un spectacle qui aurait l’agilité des romans de Milan Kundera, qui ferait doucement sortir la fiction de ses gonds. La vie est ailleurs, écrivait l’auteur tchèque. Certitude: quand la mise en scène est réussie, elle est au théâtre.

Quatre semestres pour apprendre à diriger des acteurs, structurer un plateau, conduire un récit

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