Musique

A l’école du jazz

Depuis une semaine, la Montreux Jazz Academy voit des musiciens en devenir se confronter – au cœur de Lausanne – à des pointures internationales, dont le bassiste américain Marcus Miller. Reportage et rencontre

Sur la scène de la salle de concert de la Haute école de musique (Hemu), à Lausanne, ce moment de grâce: le jeune pianiste américain Esteban Castro, 14 ans et un toucher déjà ahurissant, accompagne le chanteur italien Fabio Giacalone, qui a le double de son âge mais surtout une voix d’ange. Ils interprètent un standard de jazz dont le titre importe peu. Il se dégage quelque chose de magique, comme si leur rencontre était programmée. Le talent n’a décidément pas d’âge. On l’a, ou pas.

Depuis la fin de la semaine dernière, le site conjoint à la Hemu et à l’Ecole de jazz et de musique actuelle (Ejma), au cœur du bouillonnant quartier du Flon, accueille la troisième édition de la Montreux Jazz Academy (MJA). Après deux éditions décentrées, la manifestation pilotée par la Montreux Jazz Artists Foundation a souhaité s’ancrer dans un lieu urbain afin de toucher un plus large public, invité chaque soir à venir écouter des masterclass ou des jam-sessions. Le principe de la MJA est simple: permettre à neuf finalistes des Montreux Jazz Competitions piano, guitare et voix, plus un étudiant de la Hemu, de travailler durant huit jours au contact de professionnels renommés – six mentors qui sont là plus pour discuter et partager que pour véritablement enseigner.

Fonctionner au feeling

La chanteuse américaine Patti Austin devait être l’une de ces mentors. Elle a été contrainte d’annuler sa venue au dernier moment et a été remplacée au pied levé par Elina Duni. L’artiste albano-suisse, qui dit avoir beaucoup appris en écoutant Billie Holiday, Shirley Horn et Sidsel Endresen, et en travaillant avec Colin Vallon, Patrice Moret et Norbert Pfammatter, qui forment son quartet, explique prodiguer des conseils qui tiennent plus du ressenti que de la pure technique. Etre un bon chanteur, c’est aussi être à l’écoute de son corps, fonctionner au feeling.

Les élèves de la MJA ne participent pas à une émission de télévision avec des éliminations successives et un contrat à la clé. Ils ont déjà tous un pied dans le métier, une expérience professionnelle plus ou moins longue, et sont là pour découvrir des choses qui ne sont pas enseignées dans les écoles de musique. Les voir se succéder sur scène, avec au centre le pianiste israélien Yaron Herman, directeur musical attentif et prompt à corriger d’infimes détails quasi imperceptibles, a quelque chose de vertigineux. On retrouvera certains d’entre-eux sur de grandes scènes, cela ne fait aucun doute.

Le jeune guitariste londonien Rob Luft, diplômé de la Royal Academy of Music, vit comme un privilège le fait de pouvoir poser des questions à des musiciens de la trempe du bassiste américain Marcus Miller ou du percussionniste indien Trilok Gurtu, qui complètent le sextet des mentors aux côtés du batteur Ziv Ravitz et du guitariste Kurt Rosenwinkel. «Ils ont des histoires fabuleuses à raconter, les écouter est ce que je trouve le plus intéressant.» Le pianiste israélien Guy Mintus qualifie lui aussi l’expérience d’exceptionnelle. «Yaron Herman est par exemple quelqu’un d’extrêmement sympathique, mais en même temps d’exigeant. Si quelque chose ne va pas, il vous le dira. C’est très inspirant.»

Garder l’excitation

Au gré des affinités, des alchimies, de petits groupes se mettent en place. Le jazz, dont l’histoire est parsemée de trios ou quartets de légende, est une affaire d’affinités électives. A l’heure de la pause repas, on retrouve un Marcus Miller rigolard et détendu. A l’instar des étudiants, il insiste sur le plaisir qu’il a à participer pour la première fois à la MJA, où il aurait dû retrouver son ami Al Jarreau, décédé il y a un mois. La dernière fois qu’il l’a vu, c’était en avril dernier dans le cadre d’un grand concert jazz organisé par le président Obama. Lorsqu’on lui glisse que les notes bleues à la Maison Blanche, cela sonne aujourd’hui comme une incongruité, il se contente de soupirer d’un air entendu.

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Marcus Miller n’est pas à Lausanne pour parler politique, mais musique. A la Maison Blanche, il a croisé la reine Aretha Franklin, qui lui a confié être en train d’apprendre au piano des morceaux d’Oscar Petersen. Cette anecdote est pour le musicien new-yorkais révélatrice: il n’y a pas d’âge pour apprendre. «J’ai des amis basketteurs qui jouent en NBA. A 35 ans, ils seront vieux et devront se recycler. Un musicien n’est au contraire jamais fini. Vous pouvez toujours apprendre quelque chose de nouveau ou redécouvrir quelque chose que vous aviez oublié. Il faut se battre contre l’ennui, ne jamais abandonner et garder l’excitation.»

Se frotter à de jeunes musiciens est un bon moyen de rester en éveil, de se nourrir de leur énergie. Marcus Miller, qui pensait ne pas aimer jouer au prof, y prend depuis quelques années beaucoup de plaisir. Il aime surtout partager les fondamentaux qu’il a intégrés de manière empirique en tant que musicien de studio, avant d’enregistrer ses propres disques. «Une fois qu’on maîtrise la technique et les harmonies, il faut tout oublier afin de réapprendre à écouter la musique comme n’importe qui, à être connecté avec les gens. Cela, on ne l’enseigne pas dans les écoles.»

Musique de danse

Marcus Miller aime poser cette question: pourquoi tant de gens disent ne pas aimer le jazz? «Parce qu’ils pensent qu’il s’agit d’une musique purement cérébrale, embraye-t-il. Mais à ses débuts, le jazz était une musique festive, de danse. Il ne faut jamais l’oublier.» Et de citer Duke Ellington, qui au lendemain d’un concert événement au Carnegie Hall new-yorkais, où aucun musicien noir n’avait joué avant lui, a insisté pour se produire dans une salle de danse de Washington afin de se recentrer, de ne pas oublier d’où il venait. «Même Herbie Hancock peut être très funky et faire danser les gens. Je respecte beaucoup cela.»

Le bassiste a beaucoup appris des artistes qu’il a côtoyé, comme aujourd’hui les élèves de la MJA peuvent apprendre de lui. Miles Davis? «Il écoutait beaucoup la radio, était curieux de tout. Lorsqu’on a enregistré l’album Tutu, j’avais préparé des ébauches de morceaux. Alors qu’il n’avait rien entendu, je l’ai mis avec sa trompette devant un micro, un casque sur les oreilles. Je voulais qu’il soit surpris et qu’il joue ce qu’il ressentait.» D’autres musiciens fonctionnent différemment. «Paul Simon, après avoir enregistré une chanson, renvoyait tous les musiciens chez eux afin de le retravailler en solitaire. Deux ou trois heures après il nous rappelait et on se retrouvait en studio pour qu’il nous montre ce qu’il avait corrigé.»

On pourrait écouter Marcus Miller pendant des heures. Mais les ateliers doivent reprendre. Alors qu’Esteban Castro semble avoir un léger coup de mou, Fabio Giacalone s’active; on vient de lui dire qu’il doit répéter en urgence un morceau avec deux autres chanteuses. Alors qu’on quitte la cafétéria de l’Ejma, nous revient en tête cet aphorisme lâché par l’Américain: «En écoutant un musicien jouer, on peut le comprendre, savoir qui il est.»


Concert de clôture de la Montreux Jazz Academy, vendredi 10 mars à 20h30, Hemu-Ejma. Tous les bénéfices sont reversés à la Montreux Jazz Artists Foundation pour des projets de soutien aux jeunes musiciens. www.mjaf.ch

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