A sa mort, en 2017, Richard Wagamese a laissé le manuscrit presque achevé de Starlight. Les lecteurs de Les étoiles s’éteignent à l’aube et de Jeu blanc (Zoé, 2016 et 2017) savent quelle perte représente la disparition de cet auteur canadien d’origine ojibwé. On retrouve dans Starlight les qualités de ces deux romans: l’accord profond avec la nature, son pouvoir de guérison pour des êtres que l’existence a malmenés, la sobriété et la poésie elliptique de l’écriture. L’inachèvement se révèle surtout dans la structure un peu déséquilibrée, mais ce n’est pas grave du tout. Le récit est composé de trois lignes qui convergent et devraient finir par se rencontrer. En l’état, il s’agit plutôt de tableaux successifs dont certains sont très développés – ceux qui traitent du rapport au monde des animaux. La fin reste ouverte, ce qui est une bonne chose.

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Un prologue montre Starlight, le garçon en colère qu’on a connu dans Les étoiles s’éteignent à l’aube. On est en 1976. Il a grandi et vient d’enterrer le vieil homme qui lui a servi de père. Il est triste, désemparé, prêt à quitter la petite ferme dont ils s’occupaient ensemble. Mais il comprend que sa vie est là, dans cette maison, dans cette vallée et il fait demi-tour. Un peu plus tard, en 1980, un peu plus loin, toujours en Colombie-Britannique, une femme tente de fuir les deux brutes avinées qui les maltraitent, elle et sa petite fille.

C’est une scène de western, rapide, violente, propulsée par l’énergie du désespoir. L’errance d’Emmy et de la petite Winnie, dans le pick-up volé, alterne avec des scènes de la vie de Starlight et de son ouvrier et ami, le très sympathique Roth. Quand elles sont à bout de ressources, que la prison guette l’une et le placement l’autre, Starlight leur offre l’asile. L’arrivée d’une femme et d’une enfant dans ce monde d’hommes est à la fois bienfaisante et troublante.

Réparation mutuelle

Les hommes apprécient les repas réguliers, les lessives, le ménage bien tenu, mais Starlight peine à admettre les marques de la modernité – télévision, congélateur… Commence alors le processus de réparation mutuelle de ces quatre êtres qui ont tous en commun d’avoir grandi sans père, sans éducation, abusés et maltraités. Starlight apprend à Emmy et à Winnie comment apprivoiser la nature, la respecter avec humilité. Et surtout à voir et à entendre ce qui est autour d’elles et à l’intérieur aussi, là où elles n’avaient jamais eu accès.

Mais lui aussi a ses blessures à soigner, ce bel Indien sauvage, coupé des siens, méprisé par la société des Blancs. Il a transcendé par la photographie son instinct de chasseur et ses images lui ont valu une certaine notoriété qui l’embarrasse, lui qui ne veut que le calme. Mais, on finit par l’oublier, ce sage est aussi un jeune homme empli d’énergie vitale, qui ne sait comment approcher les femmes. Un happy end s’esquisse, c’est bien assez de le deviner.

L'ombre de la vengeance

Quant aux deux malfrats, rescapés de l’incendie provoqué par la femme, obsédés par la vengeance, ils se mettent à sa recherche. Ils se trompent en la traquant dans la jungle des villes, mais on sent bien qu’ils la retrouveront et cette angoisse sous-tend le récit. Il s’arrête juste avant ce moment crucial et on peut imaginer là aussi une fin heureuse à cette histoire de résilience générale. Ce qui reste, ce sont les merveilleuses scènes de la vie sauvage et le patient apprentissage dispensé par Starlight, qui lui-même a deux ou trois aspects des relations humaines à découvrir.


Roman inachevé


Richard Wagamese
«Starlight»
Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Raguet
Zoé, 272 p.

Citation:

«Vous touchez une biche, vous faites galoper un cheval. Il n’y a pas de place pour les blessures et pour la colère. On apprend à vivre quand on vient dans la nature»
p. 220