Merce Cunningham a changé sa vie. Son corps. L’idée qu’il se fait de l’art, du mouvement. Dans son studio, rue de la Coulouvrenière à Genève, Foofwa d’Imobilité, 40 ans, ne se souvient pas des sept années où il a dansé sous les yeux du maître américain, qui s’est éteint en juillet à 90 ans. Il n’a pas besoin de se souvenir. Cette histoire, il l’a dans ses muscles qu’il étire chaque matin, méthodiquement, dans ses gestes qu’il refait et défait face aux miroirs. Elle sous-tend ses propres pièces, savantes et fantasques à la fois, personnelles à la folie, c’est-à-dire hantées. Dans la dureté des entraînements cunninghamiens, Foofwa d’Imobilité a trouvé sa liberté – son nom d’artiste en est comme le symbole, lui qui est né Frédéric Gafner, fils d’une danseuse étoile au Grand Théâtre et d’un danseur passé photographe.

Alors que l’Association pour la danse contemporaine (ADC) et Flux Laboratory rendent hommage au chorégraphe (la Merce Cunningham Dance Company présente trois pièces dès jeudi au Bâtiment des forces motrices), Foofwa d’Imobilité a accepté de nous offrir une leçon de danse, la syntaxe de Merce Cunningham comme expliquée aux enfants, celle qui lui a permis de concevoir des mouvements défiant les lois de la nature. Souvent, l’artiste disait à ses danseurs: «Je sais que cette séquence est impossible. Faisons-la!» Sur le tapis, Foofwa d’Imobilité enchaîne les figures élémentaires. On le photographie. Il commente, images à l’appui.

Le jeu de jambes (ci-dessous)

«Ces huit positions, c’est l’une des bases de l’entraînement cunninghamien. Et c’est un très bon exemple du mariage entre une certaine danse moderne et le classique. Observez la position des jambes, tout à gauche. C’est presque du classique. Dans cette école, la jambe opère trois mouvements: elle peut partir de côté, filer vers l’avant, vers l’arrière. Cunningham, lui, enrichit cette panoplie: il ajoute quatre diagonales, c’est sa signature, la diagonale. Regardez à l’extrémité à droite par exemple.»

La vie du torse (ci-dessous, même séquence que précédemment)

«Dans le classique, le torse s’anime grâce au port de bras. C’est tout. Les danseurs classiques n’utilisent pas leur dos. Chez les interprètes cunninghamiens en revanche, toute la colonne bouge. Le centre de gravité est placé très bas. Pour trouver ce centre-là, il faut des mois de travail.»

Le théâtre des bras (en haut à gauche et au centre)

«Si nous étions dans une optique classique, les bras, que vous voyez sur la petite image, oui, page 40, s’ouvriraient moins. Et la position des doigts serait plus réglementée. Ces quatre positions, toujours sur l’image de gauche, forment une base. A partir d’elles, toutes les combinaisons sont possibles. L’art de Cunningham est combinatoire. Quelques séquences simples offrent une gamme de variantes presque infinie. L’image centrale, oui, celle où l’on voit superposées une dizaine de positions, est caractéristique de cette ouverture vers une multitude de possibles. Le jeu de Cunningham consistait, sur un mode aléatoire souvent, à inventer des combinaisons nouvelles, à partir de plusieurs tiroirs, si on veut: le tiroir des jambes, celui des bras, celui du torse. Le saut, celui que je fais en haut à droite, c’est la résultante de tout cela.»

Le masque du visage

«Il a banni la psychologie de la danse. Merce Cunningham, comme le compositeur John Cage, son compagnon de vie et de création, sont d’une école qui réfute l’expressionnisme. Il ne veut pas que ­l’expression d’un visage masque le mouvement. Il a horreur du pathos. La vie passe par tout le corps, à condition pour l’interprète d’être toujours d’une extrême clarté dans le geste. Dans l’idéal, la personnalité du danseur transparaît malgré lui.»

Le corps cunninghamien

«En théorie, n’importe qui pouvait danser pour Cunningham. Il refusait les diktats physiques qui régissaient le ballet classique: selon ces normes, trop de poitrine pouvait être un obstacle à l’art, de même qu’une trop petite taille. Chez lui, ces règles n’ont pas cours. N’empêche que ses corps sont beaux et entraînés, à la dure. Oui, la discipline est d’une terrible exigence. C’est l’une des techniques les plus difficiles que je connaisse, parce qu’il faut coordonner tous ces mouvements complexes et non naturels.

»Le danseur doit explorer des circuits de coordination inédits. Chez Cunningham, il faut pouvoir changer de direction à tout moment, sans chuter. En classique, tout se joue face au public. La représentation s’organise en fonction de cette perspective. Alors que chez Cunningham, l’interprète doit pouvoir passer en une fraction de seconde d’une position de face à une de dos ou de profil. Il faut tenir une forme d’enfer pour arriver à ça.»

La vie avec Merce

«Travailler avec Merce, c’était aussi passionnant qu’éreintant. Ingrat, parfois. Il parlait peu, ne commentait pas les prestations en studio, ce qui plongeait certains d’entre nous dans le désarroi. Une journée ordinaire, quand nous dansions le soir? Elle commençait à 10h30 le matin, par la classe. Nous échauffions le dos, longuement, debout et sur place. Puis les jambes. Après, on mélangeait, dos, pieds, torse. On refaisait ensuite le spectacle du soir, ce qu’on appelle le filage, à fond, toujours, avant le déjeuner.

»Le repas était sobre. Nous étions pour la plupart macrobiotiques, comme Merce. Avant le spectacle, je me chauffais, trois heures de massage, des séquences de relâchement. Cette vie, je l’ai menée pendant sept ans. Pourquoi avoir arrêté? Ce régime était épuisant. Par la suite, j’ai retrouvé Merce. C’était l’un de ses paradoxes: en tant qu’interprète de sa compagnie, il nous accordait peu de moments privilégiés; quand on quittait la troupe, on avait plus facilement accès à lui. Parfois même, il parlait.»

Merce Cunningham Dance Company: trois pièces du répertoire, «CRWDSPCR» (1993), «Second Hand» (1970) et «Squaregame» (1976), Genève, Bâtiment des forces motrices, du 26 au 28 novembre (Rés. 022/989 34 34); Merce Cunningham, exposition, «Other Animals: Drawings and Journals», Flux Laboratory, Carouge, 10, rue Jacques-Dalphin, jusqu’au 18 décembre, de 12h à 18h. Merce-Art Forever! Installation de Foofwa d’Imobilité au Flux Laboratory, jusqu’au 18 décembre. (www.fluxlaboratory.com)