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Leçon de désastre et d’humour par Antoine Volodine

Trois livres, trois écrivains, trois éditeurs, un seul auteur: c’est un événement dans cette rentrée littéraire. Antoine Volodine tient la plume pour un collectif dont les membres sont des exclus, des prisonniers, des dissidents, des fous. Un monde, sombre, onirique, souvent drôle.

Trois écrivains, trois livres, trois éditeurs et un seul auteur: en cette rentrée littéraire, Antoine Volodine est sous le feu des projecteurs. Sous ce nom, il a publié plus de quinze livres, d’abord dans une collection de science-fiction chez Denoël, puis chez Minuit et chez Gallimard, maintenant au Seuil. Depuis 2002, Manuela Draeger a écrit, à L’Ecole des loisirs, neuf récits pour enfants et adolescents. A L’Olivier paraît sous son nom Onze Rêves de suie . En 2008, Lutz Bassmann signe deux ouvrages chez Verdier. Les aigles puent sort cet automne. Un quatrième écrivain, Elli Kronauer, n’a écrit que des bylines, légendes populaires russes qu’il fait revivre à L’Ecole des loisirs. A travers ces identités, et d’autres, disséminées dans ses livres, Volodine crée un univers poétique, politique, magique et comique parfois, d’une beauté sombre et d’une grande ­cohérence.

Antoine Volodine n’est certes pas un inconnu. Il a des lecteurs fervents et un discours scientifique se développe autour de son œuvre depuis une dizaine d’années: des thèses, des études, des colloques internationaux, ainsi cet été, au château de Cerisy-la-Salle, une semaine de débats savants, en présence de l’écrivain. Volodine lui-même se tient très en retrait par rapport à ses écrits. On sait qu’il est né en 1949, qu’il a étudié, enseigné et traduit le russe et qu’il a vécu en Asie, particulièrement à Macau. A l’occasion de cette triple sortie, il accepte plus volontiers de répondre aux questions, avec sérieux et humour, avec distance aussi.

Une création collective

«Ce n’est pas une supercherie», dit-il de ses hétéronymes. «Mon travail est une création collective affirmée comme telle. En répondant aux interviews, je me mets au centre alors que j’aimerais disperser la notion d’auteur sur plusieurs noms. Ce n’est pas facile: l’existence textuelle compte moins que la personnalité de l’écrivain. Je ne me sens pas multiple, ce n’est pas du ressort de la psychanalyse. Il s’agit d’un projet littéraire, des voix particulières qui s’affirment par le fait qu’elles sont éditées, ce qui est aussi «réel» que le fait de prendre le métro. Sur ce point, entre autres, je diffère de Pessoa qui n’a presque pas eu à se confronter à des lecteurs de son vivant et qui n’avait aucun projet collectif. Pendant l’écriture, j’accompagne physiquement mes personnages, j’entre dans leur univers onirique, je suis dans l’image. C’est éprouvant, un peu comme une transe chamanique contrôlée, mais cela procure des émotions qu’il vaut la peine de vivre. J’aurai réussi si les lecteurs aussi peuvent faire intrusion dans des mondes nouveaux, et en sortir.»

Le post-exotisme

Ce nom «qu’il ne faut pas prendre trop au sérieux» recouvre le projet littéraire, tel qu’il apparaît en 1998, dans Le Post-exotisme en dix leçons , leçon onze, signé par plusieurs auteurs. «L’unité de cet univers est proclamée dès le début: la mémoire, l’histoire, l’idéologie, les traumatismes sont les mêmes pour tous. C’est une sorte de «pâte» romanesque d’où surgissent des voix qui serpentent, comme un chœur où chacun tiendrait sa partition. Je crois sincèrement que chacun a sa langue. Les écrivains sont à l’isolement, prisonniers ou enfermés dans des asiles, ils prennent la parole dans des circonstances atroces. On les torture, on les questionne. Ils communiquent entre eux comme ils peuvent, en racontant des histoires brèves. C’est une obligation physique. Ils n’ont pas d’objectif social ou économique, certains sont analphabètes. Les dialogues sont minimalistes, à la limite du râle. C’est une parole qui se sait vaine. Ils font semblant. Ils parlent dans la nuit, s’adressent à un pantin ou à un oiseau. Ils voudraient se taire mais ils sont trop épuisés pour arrêter. Moi aussi, je voudrais mettre le point final du dernier livre et me taire.»

Les exactions du XXe siècle

«Tout mon travail est organisé à partir de l’histoire des exactions du XXe siècle. L’univers concentrationnaire, les génocides sont toujours présents. C’est explicite une seule fois, dans «Demain aura été un beau dimanche», le dernier texte dans Ecrivains. Il s’agit d’un massacre pendant les purges staliniennes, en 1938. Là, j’ai enquêté sur place, cherché dans les archives. Les listes de fusillés et les chefs d’accusation sont réels. Mais, en général, les analystes ne se rendent pas toujours compte qu’il s’agit d’une réflexion sur le monde actuel. Les récits sont situés dans un temps indéterminé, mais ce n’est pas de la science-fiction. On est dans un monde d’après la catastrophe, les révolutions ont échoué. Non par faiblesse idéologique ou pour des raisons socio-économiques, comme le pensait Marx, mais par incapacité de l’humanité à créer du bonheur. Ce discours très pessimiste est le contraire des Lumières, du bolchevisme, des idées de gauche. Pour juger de la société qui les a brisés, les écrivains se situent en dessous. Ce sont des Untermenschen, des sous-hommes, à la limite de l’animal, ni morts ni vivants; parfois ils se métamorphosent en blattes, ils sont écrabouillables. Ils font partie du désastre.»

L’humour

«Cette situation permet l’humour. On peut se moquer de tout, de sa vie, de celle des autres. Ces personnages acceptent l’adversité avec fatalisme, ils sont au bord de l’extinction. L’espoir est devenu une maladie. Ils créent un espace de distance pour ne pas sombrer dans la mélancolie de ce monde de cendres et de charbon. La mort est omniprésente, mais elle est niée, rendue habitable par des processus magiques qui arrêtent le temps, ou lors de la traversée de l’espace noir du Bardo, comme dans le ­bouddhisme tibétain.»

«On peut se moquer de tout, de sa vie, de celle des autres. Ces personnages acceptent l’adversité avec fatalisme»

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