On sert le champagne, un mousseux qui a le goût de bonbon. C'est son anniversaire, 56 ans. Cheick-Tidiane Seck, et son uniforme de coton teint, soufflent les bougies dans une cave de Renens. Vendredi, un restaurant qui fait club, le Griot. Une atmosphère de maquis ivoirien, de cabaret bamakois, quelque chose des débits de Kinshasa, dans ce lieu pas trop suisse où de vieux Africains commentent en langue bamanan les exploits des chanteurs. Il y a là, dans cette assistance, deux ou trois Camerounais qui exigent le passeport malien. Des rastas en cravate. Des afrophiles en boubou. Un peu de tout, pour ce Griot, dont la réputation se fomente avec des légendes.

Cheick-Tidiane Seck. Dix fois par concert, il vous annonce un récital «complètement dingue», complet mandingue, rime riche. Ce n'est pas un amuseur. Mais il fait rire. C'est son côté show. Il a joué avec Hank Jones, Santana, Dee Dee Bridgewater, Joe Zawinul, plein de types savants dont les dictionnaires amendent les hauts faits. Mais il reste cet adolescent mutin, enfant du Buffet de la Gare à Bamako, là où Salif Keita, Mory Kanté et deux douzaines de génies ont cheminé. Cheick est un homme-troupe. C'est son côté foule, son côté ombre. Il s'entoure de cascadeurs, de parachutistes, des garçons capables de lui mettre la frousse. Guimba Kouyaté, 22 ans, la meilleure guitare rythmique que la soul ait reçue depuis que le Niger coule jusqu'à Memphis. Guy N'Sangue, un bassiste comme personne ne songe plus à en faire depuis Jaco Pastorius.

Ils jouent rock'n'roll sur un répertoire parfois vieux de douze siècles, empire du Mandé et griotisme d'Etat. Cheick a écouté Weather Report, le rock progressif, James Brown dont il arbore la frimousse permanentée sur sa camisole, les bateleurs d'électronique. Il rend compte d'une tradition qu'on ne chercherait pas à tout prix à conserver. Mais dont la trace se perpétue dans les métropoles globales. Spectacle d'intelligence qui s'étend loin dans la nuit. Le Griot, à Renens, est déjà dans l'histoire.