Mouvement

La leçon de vie de la chorégraphe Noemi Lapzeson

Pendant un quart de siècle, la grande danseuse a enseigné son art dans un studio à Genève. Sa disciple Marcela San Pedro prolonge le sortilège à travers «Un corps qui pense», livre sensible et éclairant

La leçon de danse de Noemi Lapzeson

La chorégraphe genevoise raconte sa passion d’enseigner à Marcela San Pedro, sa disciple, dans «Un corps qui pense». Vibrant

«Fais respirer ta jambe droite.» «N’oublie pas ton oreille, cette partie si personnelle, vulnérable et oubliée de l’être.» Bon, vous êtes comme moi, un peu empoté et vous trouvez ces formules ésotériques. Pour les interprètes et élèves de la chorégraphe Noemi Lapzeson, elles sont familières et concrètes. Regardez-la bien. Des yeux bleus d’hypnotiseuse. Une silhouette fragile de reine en exil. La danseuse n’a pas seulement signé des pièces qui sont des jalons dans l’histoire de la danse contemporaine en Suisse romande. Elle a enseigné un art qui consiste à s’affranchir de l’accessoire, à se concentrer pour donner une figure à l’espace.

Cette transmission a sa scène, la Maison des arts du Grütli à Genève. Son heure immuable pendant près d’un quart de siècle: midi. Aux douze coups, Noemi accueille, dans un vaste studio, professionnels et amateurs, semelles de caoutchouc et de vent. Mais l’automne passé, elle a arrêté, rattrapée par la fatigue des jours. La danseuse Marcela San Pedro, l’une de ses disciples, a souhaité que cet enseignement prospère. Pendant une année, elle a interrogé Noemi Lapzeson. Il en résulte Un corps qui pense, livre précieux où se dessine une idée de la danse et de sa transmission, où s’affirme un idéal de discipline et de liberté.

Qu’est-ce qui distingue cet ouvrage? Sa dimension roman de formation, qui dit comment un idéal naît, se cristallise, perdure. Pour Noemi Lapzeson, il a d’abord le visage de sa mère et de son père, Cecilia Mossin et Elias dans le Buenos Aires des années 1940-1950. Imaginons. Cecilia Mossin est physicienne à une époque où ce métier est masculin. Elle joue Bach à l’orgue; sa fille n’oubliera jamais. Son père est avocat et cinéphile. Il meurt à 48 ans; Noemi se rappelle les soirées où elle feint de dormir pour qu’il la porte dans ses bras, comme une princesse, jusqu’à son lit. Premier porté. Elle s’initie au rythme auprès de Lisa Nercessian de Sirouyan, qui, avec son patronyme de princesse arménienne, professe la méthode Jaques-Dalcroze. Elle a cette devise: «L’art a trois composantes: réflexion, émotion et fantaisie. Penser… sentir… et voler.» Un corps qui pense est l’histoire d’un envol.

Noemi raconte à Marcela comment elle rallie New York à 16 ans sans parler un mot d’anglais avec la bénédiction maternelle: «Tu peux faire ce que tu veux, mais fais-le bien.» Comment elle suit les cours de la Juilliard School – une référence –, lit Balzac, joue du piano chez le jeune Philip Glass et pleure le reste du temps. Puis advient la révélation: elle voit ­Clytemnestre, spectacle de Martha Graham, cette pythie qui veut que chaque geste témoigne d’une vérité archaïque. La jeune fille s’initie à la technique Graham, est distinguée et rejoint la compagnie. «Je sentais derrière tout ce qu’elle proposait de l’intelligence, et aussi une relation à la tragédie, à toutes les histoires de la mythologie grecque. Cela m’attirait de manière viscérale. J’ai été sensible, malgré ma jeunesse au fait que rien n’était superficiel dans cette technique, que chaque mouvement venait de l’intérieur.»

Un corps qui pense ne retrace pas seulement le destin de Noemi Lapzeson. Il montre comment une pédagogie s’invente, touche après touche. La danseuse a côtoyé des maîtres terrassants, à l’image d’Antony Tudor, chorégraphe admiré, la méchanceté même au studio. Avec lui, un gramme de pris pouvait se payer très cher: une humiliation publique pour l’infortunée. Et que dire de Martha Graham, hermétique, papier de verre ambulant, légende de plus en plus alcoolisée. A l’opposé, l’Uruguayen Alfredo Corvino transmet l’amour de la danse classique avec humour et tendresse. L’enseignement de Noemi Lapzeson est fait de ces pièces rapportées. Elle ne se drape dans aucune méthode, mais sait ce qu’elle ne veut pas reproduire: la tyrannie d’un Tudor. Elle fait fructifier l’expérience, sa pratique aussi de disciplines orientales comme le yoga et le tai-chi. «Je suis convaincue que l’on peut travailler à partir d’une attitude d’empathie et de douceur.»

Dans son studio, elle inspire et forme des générations de danseurs, Armand Deladoëy, Marthe Krummenacher, Romina Pedroli, Marcela San Pedro, tant d’autres, et une nuée d’amateurs, dont Caroline Coutau, directrice des Editions Zoé à Genève, qui préface le livre. «Je me sentais toujours très incapable de faire ce à quoi elle me poussait, elle riait de mes encombrements inhibants, m’a fait confiance. Et pour ne pas la décevoir, il a bien fallu que je fasse un effort, je lui dois beaucoup, aucun doute. Mon métier d’éditrice n’est pas étranger à cette école du regard, de la lecture en somme.»

Ce cours a forgé une communauté d’intelligences. C’est ce butin que Marcela San Pedro partage. Noemi Lapzeson parle ainsi du métier: «La danse, ma manière de prêter attention à la présence du sacré à l’intérieur de nous.»

Un corps qui pense, Marcela San Pedro, MétisPresses, 174 p.

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