Spécialiste des sujets dérangeants («Nue propriété», «Elève libre», «A perdre la raison»), le Belge Joachim Lafosse s’intéresse dans «L’Economie du couple» à la fin de l’amour. Présenté à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs, ce 7e opus anti-romantique (après «Les Chevaliers blancs», sur la question de l’aide humanitaire, primé à San Sebastian mais resté sans distributeur en Suisse…) n’a curieusement rien de plombant. Dans le cadre restreint d’un appartement bruxellois, Bérénice Bejo et l’acteur-réalisateur Cédric Kahn s’y déchirent en effet avec des accents de vérité, mais aussi une finesse de mise en scène qui laissent difficilement indifférent. Rencontre avec un cinéaste de 41 ans, barbu, subtil, et heureux comme peu de faire ce métier et de pouvoir en parler.

Le Temsp: Il existe peu de films sur le désamour, mais c’était déjà le sujet de votre premier, «Folie privée», présenté à Locarno en 2004?

Joachim Lafosse: C’est vrai, mais je parlerais plutôt de transformation de l’amour. Ici, ce couple va encore avoir beaucoup à écrire ensemble, car ils restent les parents de deux petites filles. Les histoires d’amour continuent malgré tout quand il y a des enfants. Mais au fond, l’amour n’est-il pas toujours une défaite? C’est ce qu’on a cherché à raconter avec Mazarine Pingeot, en choisissant ici le prisme de l’argent…

-… qui est un peu le contraire de l’amour?

- Quand chacun cherche à quantifier son apport au couple, la fin est proche, en tout cas. Dans celui en question, elle est entrée plus riche que lui et cela réapparaît. C’est tout un sujet en soi. Moi, je verrais presque un parallèle à tirer entre l’intime et la finance. Prenez la dette de la Grèce et sa mise actuelle au ban de l’Europe, alors que nous sommes à jamais redevables de sa culture. Comme le dit Boris dans le film, on n’est pas seulement riche par l’argent, la vraie richesse est ailleurs. Bon, cela dit, je ne veux pas qu’on pense que je fais un cinéma d’intellectuel. Même si je pars d’une idée, de plus en plus, il s’agit pour moi faire naître des personnages et de raconter une histoire. Avec ce film, je n’ai jamais eu autant de gens qui m’ont dit que c’était leur vie!

- Vous avez eu à coeur de ne pas prendre parti pour l’un ou pour l’autre?

- Un film qui prendrait parti serait sans intérêt à mes yeux. On se met en couple à deux et on se sépare à deux. Même quand une relation est toxique, les deux parties en sont en général co-responsables. Lors des projections publiques, je sens les spectateurs tiraillés. Si vous allez voir le film en couple, vous risquez de vous rendre compte que vous ne l’aurez pas reçu de la même manière. Mais c’est tant mieux: les oeuvres doivent être ouvertes, accueillantes, et inviter à discuter. Dans le cas imaginé, la question des limites, trop oubliées, me semble essentielle dans leur échec. Mais je n’ai pas à imposer ma propre interprétation…

- Au contraire d’autres films récents, vous n’oubliez jamais les enfants…

- Merci. En fait, je crois que mon point de vue est le leur. Je suis moi-même devenu père et je me suis séparé. Mais je reste surtout marqué par la séparation de mes parents quand j’ai eu dix ans. Cette position de ne pas vouloir choisir est typiquement celle d’un fils tiraillé. Comme je suis jumeau, nos parents nous ont rassurés en nous disant, à mon frère et moi, que quoi qu’il arrive, nous resterions à deux. Mais la vérité, c’est que même jumeau, on est voué à la séparation. Avec un double Oedipe à faire! Le rôle des parents devrait être de dire au contraire que l’éloignement est possible et même nécessaire. Je pense qu’il me faudra au moins vingt films pour démêler tout ça…

- Et d’où vient votre prédilection pour les espaces limités, voire un huis clos comme ici?

- Mon père photographe m’a un jour révélé que ce n’était pas la grandeur du décor qui faisait la beauté d’une photo. Pour moi, il n’y a pas paysage plus varié que le visage d’un acteur. Cette fois, le huis clos s’imposait parce que ce couple s’éteint par manque de contacts extérieurs, d’apports de tiers.

- Comment avez-vous porté votre choix sur Bérénice Bejo et Cédric Kahn?

- Je passe toujours par une lecture du scénario. Et j’en suis arrivé à avouer à mes acteurs que je doute jusqu’à la dernière minute. Pour Boris, j’avais d’ailleurs d’abord choisi un autre, puis je ne l’ai plus senti. Tant mieux, parce qu’avec Cédric, qui est lui-même réalisateur, j’ai eu la chance de trouver un vrai complice – presque un jumeau! Je dois aussi mentionner votre compatriote Marthe Keller, l’actrice la plus «rock’n’roll» que je connaisse. Elle n’a pas pour rien sa carte de l’Actor’s Studio: elle se sert de tout ce qui l’entoure, apporte sa vie avec elle, ne calcule pas. Mais pour finir, ce sont encore les enfants qui ont donné le ton du film.

- Vous n’avez pas eu à les diriger?

- On ne dirige pas des enfants. Ils deviennent mauvais lorsqu’on leur dit ce qu’ils doivent faire. Il suffit de les mettre en situation, de laisser venir, et les adultes s’adaptent. A ce jeu, autant Bérénice que Cédric se sont montrés merveilleux de disponibilité. Pour la première fois, j’ai procédé comme Alain Resnais qui, avant de tourner, s’accordait une semaine de répétitions avec ses comédiens. C’est l’idéal. On observe, on retient ce qu’ils proposent. Je deviens de moins en moins dirigiste. A mes débuts, j’avais des idées arrêtées, genre «ce film sera composé de 80 plans». A présent, j’aspire à n’être plus qu’un regard.

- Mais vous avez tenu à tourner l’essentiel en plans-séquences?

- Oui, parce que c’est un film sur un lien qui se défait. Il fallait le faire sentir sans imposer des coupes, en effaçant le plus possible la mise en scène. Mon chef opérateur a proposé d’utiliser une sorte de mini steadycam que j’ai tout de suite adoptée. Mine de rien, des prises qui durent 5-6 minutes, avec des enfants, c’est sportif. Cela se chorégraphie, aussi dans la profondeur du plan, où il s’agit de conserver le point. Pour les premières scènes, il a fallu jusqu’à quarante prises. Heureusement, pas pour tout le film!

- Votre monteur est Yann Dedet, a travaillé entre autres avec Maurice Pialat. Un hasard?

- C’est Sylvie Pialat, sa veuve, qui me l’avait présenté et Yann nous a aidés à terminer mon film précédent, «Les Chevalier blancs». C’est un personnage fascinant, plein d’enthousiasme, qui n’a pas l’âge de ses artères! Il avait aussi été le monteur de six films de Cédric, ce qui a été un heureux hasard. Pialat? Forcément qu’on en a parlé! De «Nous ne vieillirons pas ensemble» à «A nos amours», c’était une référence incontournable. D’accord, il faut «tuer le père», mais sans oublier ce qu’on lui doit. C’est comme pour les Dardenne, qui nous ont ouvert la voie en Belgique: j’entrais à l’école de cinéma quand ils ont fait «Rosetta». Je ne crois pas en l’auto-engendrement.

- Mais vous croyez toujours en les bienfaits du cinéma, comme dans votre comédie «Ça rend heureux»?

- Je n’ai jamais eu autant de plaisir à réaliser qu’avec «L’Economie du couple»! Je peux vraiment dire que le cinéma m’a libéré, qu’il m’a amené à la vie. J’aime profondément ce travail collectif, où le metteur en scène n’est pas forcément celui qui sait tout, plutôt quelqu’un qui doute et qui doit constamment se remettre une question. Là j’hésite entre deux projets: une tragédie, autour d’un parricide, et une comédie, sans doute sur l’idée de la gémellité…


Les mauvais comptes défont les meilleurs couples

Après quinze ans de vie commune, Marie et Boris se séparent. Or, si c’est elle qui a acheté la maison dans laquelle ils vivent en ville avec leurs deux fillettes, c’est lui qui l’a entièrement rénovée. Obligés d’y cohabiter, Boris n’ayant pas les moyens de se reloger, ils font les comptes, aucun ne voulant lâcher prise sur ce qu’il estime avoir apporté. Le titre a valeur d’avertissement: bienvenue dans l’anti-comédie romantique par excellence!

Cinéaste redoutable par son exigence de réalisme et son plaisir à décortiquer des relations dysfonctionnelles, Joachim Lafosse affronte ici tout ce que le cinéma préfère d’ordinaire éviter – à quelques notables exceptions près. Moins jusqu’au-boutiste qu’Ingmar Bergman, misanthrope que Maurice Pialat et retors qu’Asghar Farhadi, Joachim Lafosse se soucie surtout d’équilibre. Ici, pas de règlement de comptes qui virerait au psychodrame; juste l’observation de la vie qui continue, même dans cette situation intermédiaire intenable.
Inextricable, sauf avec le temps

Ce qui donne un drôle de spectacle, certes, mais étrangement prenant. On le doit d’abord aux comédiens, Bérénice Bejo et Cédric Kahn, encore jamais vus aussi bons qu’ici: elle, armée de la détermination de qui a tranché, tandis que lui la joue passif-agressif. Mais on aurait tort de sous-estimer une forme rigoureuse, qui impose le huis clos (c’est la question du logement qui achoppe) tout en privilégiant une étonnante fluidité (de sorte que tout le reste paraît mouvant).

Avec l’apport de ses coscénaristes Mazarine Pingeot et Fanny Burdino, le cinéaste n’a surtout pas voulu privilégier un camp ou l’autre. De son propre aveu, lui-même se reconnaît plutôt dans la position de l’enfant, incapable de choisir avec lequel de ses parents il devra vivre dorénavant et qui voudrait tant les revoir danser ensemble. Là-dessus s’invite une lutte des classes en miniature, avec Madame en universitaire bien née et Monsieur en artisan du bâtiment sous-employé. Du coup, notre sympathie oscille de l’un(e) à l’autre, au risque d’oublier les enfants. Une situation inextricable? C’est au moment même où on en arrive à le penser que tout se dénoue, nous ramenant enfin au monde extérieur.
Histoire minuscule, petit film? Pas si vite! Car au-delà d’une intelligence toujours évidente s’impose de plus en plus chez Lafosse l’impression d’une œuvre cohérente qui se bâtit pièce par pièce – et qui finira sûrement par compter.