THéÂTRE

L’économie fait la tête aux Marionnettes

Aux Marionnettes de Genève, Olivier Chiacchiari épingle le monde des affaires. Les poupées, des têtes à bout de bras, fascinent par leur expressivité

Les têtes tombent dans l’impitoyable univers des affaires? Au Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG), les têtes se dressent au contraire pour raconter le bal des liquidations et autres faillites infernales. Dans Les Lois du marché, pétillant opéra-bouffe écrit par Olivier Chiacchiari et mis en musique par Hélène Zambelli, les marionnettes de Pierre Monnerat se réduisent en effet à de simples têtes en bois portées à bout de bras, et le procédé est fascinant d’expressivité. On réalise alors à quel point l’être humain communique essentiellement avec son visage et ses mains…

Si on le réalise aussi bien, c’est que Guy Jutard, infatigable directeur du TMG depuis 2002, a formé une galerie de comédiens locaux à l’art de la marionnette. Didier Carrier, David Gobet, Maud Faucherre et Barbara Tobola appartiennent à cette équipe d’habitués qui, ici comme dans d’autres spectacles, jouent, chantent et manipulent avec une incroyable dextérité. Ils sont rejoints dans ce spectacle par les brillants Clara Brancorsini et Christian Scheidt. Et rien que pour les jérémiades, tête à l’envers, du fiston pourri-gâté du récit, le spectacle mérite qu’on s’y précipite sans tarder.

Quelle énergie dans le castelet tournant de cette Happystadt! Quelle vitalité à dire les tribulations de cette cité «franco-saxonne» devenue morose depuis la fermeture de son usine à jouets! Cachés sous un costume intégral, les six comédiens enchaînent les tableaux comme des sprinters au long cours et, sous les traits de politiciens, hommes d’affaires, journalistes ou simples ouvriers, racontent avec précision les diverses péripéties de cette population qui rit quand l’économie fleurit et pleure quand la prospérité prend congé.

Les acteurs sont sans doute stimulés par l’écriture sagace du Genevois Olivier Chiacchiari, habile satiriste qui mord volontiers dans l’actualité. A son actif, pour les marionnettes, La Cour des petits en 2006 qui réglait son compte à un certain dicastère local de la culture… Ou Le Vilain Petit Mouton qui, en 2011, sur fond de campagne nauséabonde, interrogeait le racisme ordinaire et ses diverses récupérations.

Ici, l’auteur s’en prend aux restructurations plutôt déstructurées et aux initiatives de relance économique qu’il assimile à des coups de folie. Les jouets en bois ne se vendent plus? Überking, le jeune financier allumé, imagine la fabrication de jouets en or massif pour public de luxe. Happystadt retrouve le sourire jusqu’au moment où l’on découvre que ces jouets, fabriqués à bas prix, ne sont pas sans danger pour la progéniture aisée…

Par son regard en biais et cette manière métaphorique d’aborder la réalité, la fable a des accents brechtiens. Un aspect encore renforcé par les partitions chantées, même si les compositions d’Hélène Zambelli regardent plus du côté du jazz, de la variété et de l’opérette que du côté de Kurt Weill ou Hanns Eisler. Mais l’idée demeure que la musique, jouée en direct par trois interprètes, réveille les consciences – haut les cœurs! – plus qu’elle n’adoucit les mœurs .

Les Lois du marché, jusqu’au 24 nov., www.marionnettes.ch

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