L'année 2008 serait-elle celle de Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828)? Plusieurs expositions, en Espagne et en France, célèbrent l'un des deux artistes espagnols, l'autre étant Diego Velázquez (1599-1660), qui ont eu le plus de rayonnement et le plus d'influence sur l'histoire de la peinture et sur celle des représentations, de leur propre temps et jusqu'à aujourd'hui. A Paris, le Petit Palais, musée des beaux-arts de la Ville, présente l'intégrale de ses quatre grandes séries de gravures, les Caprices exécutés à la fin du XVIIIe siècle, les Désastres de la guerre qui font le récit épouvantable et pessimiste de la lutte contre l'occupant français et des exactions de ce dernier entre 1808 et 1813, la Tauromachie gravée à partir de 1815, une histoire tragique de ce rituel, et les Disparates, ces images stupéfiantes et énigmatiques que Goya réalise dans les années 1820. A Lille, de nouveau les Caprices, mais ici confrontés avec des œuvres d'artistes contemporains. Enfin à Madrid, dans le musée du Prado rénové, la plus importante et la plus spectaculaire de ces expositions, Goya en temps de guerre, qui commence au moment où l'artiste est atteint par la surdité et s'achève au début des années 1820.

L'œuvre de Goya n'est pas simple à aborder dans sa totalité. Il est difficile de faire la part des deux aspects de sa personnalité. Celle de l'artiste reçu à l'Académie de San Fernando en 1780, nommé peintre du roi Charles III en 1786 et premier peintre de la chambre du roi en 1799, et il le reste malgré les bouleversements politiques dus à la guerre avec la France jusqu'à la restauration de l'absolutisme et l'exil des libéraux en 1823 qui le conduira à Bordeaux en 1824, où il finira ses jours. Et celle du peintre des tragédies insensées, de la souffrance des faibles, de la folie et de la violence. Toute sa vie, ou presque, Goya a été un peintre officiel au sens le plus strict du terme. Il fait le portrait des puissants, sans complaisance pour leur visage mais en n'oubliant aucun des signes de cette puissance dans l'habillement et dans la posture. En même temps, non en secret mais en privé, il poursuit une entreprise qui paraît contradictoire, avec ses tableaux représentant les hôpitaux et les asiles de fous, les vanités et les violences, la naïveté cruelle du peuple mais aussi ses souffrances injustes, la guerre, l'humiliation du vieillissement, et la mort, toute une galerie d'images qui ont traversé les époques et qui sont, dans leur manière et dans leurs sujets, la deuxième œuvre de Goya, le contrepoint de la première.

Il n'y a pourtant qu'un seul Goya. Un Goya qui est à la fois le courtisan obligé et le chroniqueur intransigeant d'un temps qui voit s'écrouler l'espérance des Lumières, celle d'un gouvernement éclairé et juste, à la fois en Espagne mais aussi en France puisque la Révolution perpètre sa propre violence aveugle et finit par l'épopée brillante ou obscure (selon l'endroit d'où on l'observe) de Napoléon Bonaparte. L'œuvre de Goya et l'histoire de cette œuvre sont une leçon sur la place de l'artiste dans la société, sur son engagement dans la vie politique, sur les pouvoirs et les impuissances de l'art. Et sur ce qu'il en reste, les événements s'étant éloignés.

Que peuvent l'art et les artistes avec leurs moyens d'expression? Rien! Telle est la première leçon de Goya. Il n'a rien changé au cours de l'histoire. Il en a subi les détours. Il a été contraint de se plier aux pouvoirs qui passent pour continuer à peindre, à dessiner, à graver, sinon, il n'aurait rien fait et on n'en verrait rien, on n'aurait pas à en parler ni à s'interroger sur son destin personnel. Tout! Telle est la seconde leçon de Goya, ses images nous sont familières. Elles ont construit notre vision du monde réel, en particulier celle de la guerre et des relations violentes entre les êtres humains. Elles aident à les nommer, à en mesurer la portée et la profondeur. A vivre avec elles tout en sachant rester humains, puisqu'il le fut.

Cette montagne a deux versants. L'un qui était dans la lumière des palais, des hôtels particuliers où vivent les aristocrates et les bourgeois enrichis. Le Goya des portraits en série (parfois convenus, parfois fabuleux), des fêtes populaires joyeuses, des décors d'appartements. L'autre qui travaillait pour lui-même, gravant et dessinant les Caprices, qui furent mis en vente mais bientôt retirés (Goya n'en écoula que quelques dizaines d'exemplaires) ou celui des Désastres de la guerre, jamais publiés de son vivant. Celui encore des peintures de souffrance dans des endroits à peine éclairés, ou des fameuses «peintures noires» qu'il exécuta pour sa propre maison. Il faut faire avec les deux versants de cette montagne. Et l'exposition du Prado est éloquente à cet égard, en particulier parce qu'elle ne les sépare pas, et qu'elle permet d'observer la genèse des œuvres elles-mêmes, grâce à des esquisses et de nombreux dessins préparatoires aux quatre séries de gravures.

La question Goya est d'actualité. Ce n'est pas qu'une question d'histoire de l'art et une occasion de s'émouvoir. On s'est beaucoup interrogé et on s'interroge encore sur l'engagement des artistes. Sur la prétendue duplicité qui les fait participer au monde du luxe, fréquenter les puissants et les riches qui sont leurs collectionneurs, travailler pour les Etats qui sont leurs commanditaires, se livrer à des provocations entre les murs d'institutions qui les protègent et videraient ces provocations de leur substance.

Duplicité, calcul, carrière? Si c'était vrai, il faudrait mépriser Goya car il a tout à la fois fréquenté les puissants, assuré la pérennité de son œuvre en les servant, et laissé une ribambelle d'images qui font date parce qu'elles montrent le caractère irréductible de son projet personnel (s'il n'est pas excessif d'employer une expression aussi anachronique). Or on l'admire, on ne peut que l'admirer car ce qu'il nous montre rend plus lucides, plus aptes à faire face à l'existence, à ce qu'est vraiment l'existence, sans les illusions qui aveuglent. Ce Goya-ci ne condamne pas ce Goya-là. Ni l'un ni l'autre ne prennent la pose. Il n'a pas été le complice de ses maîtres. Il n'a pas porté l'intransigeance de son œuvre privée comme un drapeau où serait inscrit «je suis bon». Il ne dénonce pas, il énonce. Parce que c'est un peintre, parce que c'est un homme parmi les autres.