Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes pour entendre au Femua la légende de la musique malienne Salif Keita ou le rappeur français d’origine guinéenne Black M.
© AFP Photo/Sia Kambou

Musique

Les leçons du plus grand bal poussière africain

Il y a trois semaines, le groupe ivoirien Magic System lançait à Abidjan la dixième édition de leur festival, le Femua. Reportage dans une ville où tout semble musical

Dimanche 7 mai, le président élu peine à se mettre en marche. Au pied de la pyramide du Louvre, un orchestre tente de faire patienter un peuple auquel on a distribué des drapeaux français. Ils chantent «Magic in the Air» en sautant sur place et le leader du groupe en polo blanc promet d’ambiancer la nuit. Il s’appelle Salif Traoré, dit A’salfo, et son groupe Magic System a connu en 2000 un triomphe planétaire avec son tube «Premier Gaou». Il y a quelques jours, ils organisaient à Abidjan la dixième édition du festival de musique qu’ils ont créé, l’un des plus importants d’Afrique: le Femua.

Petit salon marmoréen de l’Hôtel Ivoire à Abidjan, fin avril. Salif Traoré, en chemise et veste, est entouré de ses assistants qui, chacun, répondent à l’un de ses téléphones. A quelques heures de l’ouverture du Femua, l’organisateur doit anticiper mille sollicitations, donner son accord pour l’achat d’un climatiseur, régler un esclandre possible avec un ministre: «Non, je ne m’occupe pas de tout, mais je dois m’impliquer pour que la machine tourne!» Il commente volontiers la campagne française en cours, déjà conscient peut-être qu’il chantera pour la victoire d’Emmanuel Macron: «On se rend bien compte que les partis traditionnels tombent en France et c’est très bien ainsi. Chez nous aussi, il faut rebattre les cartes.»

Ce qui m’importe, c’est la culture. Elle peut servir à changer l’image de mon pays et de mon continent

A’salfo n’est pas à proprement parler une figure politique. Mais il a surgi, notamment après la crise politique des années 2000, comme un acteur fondamental de la société ivoirienne: «Ce qui m’importe, c’est la culture. Elle peut servir à changer l’image de mon pays et de mon continent. Je veux professionnaliser ce secteur et le festival sert à cela.» Le Femua n’est pas seulement un raout immense, plein de sponsors dont on chante le nom à tout bout de champ, c’est un petit miracle situé dans un quartier extrêmement précaire d’Abidjan où Magic System est né: Anoumabo.

Sur un boulevard de terre battue sans fin, au milieu des maquis qui servent de la bière fraîche et du poulet pimenté, parmi les maisons aux murs fendillés et aux tôles ondulées, Magic System a inventé un festival panafricain aux ambitions infinies et totalement gratuit. Plusieurs dizaines de milliers de personnes le fréquentent chaque année, le temps d’un week-end prolongé. Pour la dixième édition, après une année marquée par la mort sur scène du chanteur congolais Papa Wemba, A’salfo et les siens ont invité, outre la jeune garde régionale, des têtes d’affiche africaines comme Salif Keita ou Tiken Jah Fakoly, mais aussi des Français issus de la diaspora, comme Black M.

A lire également: A Abidjan, l’hommage festif à Papa Wemba

Peu de financements publics

Doté de très peu de financements publics, le Femua (pour Festival des musiques urbaines d’Anoumabo) n’est pas l’habituel déversoir à fonds européens auquel certains événements culturels africains nous avaient habitués. La soirée privée du sponsor principal, le géant sud-africain de la téléphonie MTN, donnait le ton d’une manifestation aux enjeux d’image énormes. Face aux centaines d’invités de la compagnie, le chanteur Salif Keita offrait une prestation exclusive: «Cela ne m’embête pas de chanter pour cette entreprise», expliquait-il dans l’après-midi. «C’est grâce à elle que le Femua est gratuit.»

Marché à conquérir

Le Femua est probablement l’un des signes les plus clairs du réveil culturel ivoirien. Dans les années 1970 et 1980, le pays était une plaque tournante de la musique africaine. Après une longue crise politique, l’industrie revient. Deux multinationales du disque ont chacune investi une grande villa dans le quartier résidentiel de Cocody. La division d’Universal est pilotée par Romain Bilharz, qui a notamment produit les deux albums de Stromae. Celle de Sony Music est conduite par José da Silva, le producteur de Cesária Evora: «Nous avons tous deux fait le choix de nous installer à Abidjan. On souhaite que l’Afrique dispose des mêmes structures de production que les autres continents. Mais on ne fait pas dans l’humanitaire. Il y a déjà 700 millions de téléphones portables en Afrique et le streaming arrive. C’est le grand marché à conquérir.»

Nous avons grandi avec la musique africaine, on s’en sert pour créer notre musique

Black M

Sur la scène du Femua, les dernières prises d’Universal ou de Sony se succèdent. Kiff No Beat, une espèce de boys band époustouflant de rap électro, vient de sortir un clip réalisé par un Nigérian et ils ont joué récemment à l’Olympia, une salle que possède leur nouveau patron Vincent Bolloré: «On se rend bien compte qu’Universal nous ouvre les portes de la Champion’s League.» Du côté de Sony, un autre groupe masculin, Révolution, vise surtout à conquérir le marché africain: «On a atténué dans nos textes les références trop ivoiro-ivoiriennes. On veut parler aux pays voisins et, pourquoi pas, aux petits Parisiens.»

Parmi eux, le mastodonte Black M, fils de Guinéens, qui ne prend absolument pas à la légère ses tournées africaines: «Nous avons grandi avec la musique africaine, on s’en sert pour créer notre musique. Aujourd’hui, le fait qu’une partie importante de mon public soit en Afrique, c’est fondamental.» Le dernier jour du festival, Black M prend la scène dans une chaleur d’étuve, face à une foule trop compacte et une sécurité défaillante. Après une longue interruption, il revient. «Je suis chez moi», chante-t-il, de ce refrain qui en France relevait de la revendication identitaire et ici de la communion. Les jeunes hommes qui occupent les premiers rangs connaissent ses textes à la syllabe près.

Freiner l’exil

Et plus encore ceux de Tiken Jah Fakoly quand il débarque enfin à deux pas de l’aube. Le héros reggae, Ivoirien installé à Bamako, entre armé d’un bâton de prophète. Il chante le néocolonialisme, la corruption politique, la jeunesse et son droit à la contestation. Le boulevard poussiéreux d’Anoumabo n’est plus qu’une houle aux corps concentrés. Malgré les initiatives de développement qu’A’salfo et le groupe Magic System prennent dans leur quartier, malgré les écoles et les cliniques construites, la pauvreté reste crasse dans cette zone d’une capitale économique où, par ailleurs, le champagne coule à flots.

Au Mix Club ou au Haut-Niveau, chaque nuit, la nouvelle aristocratie ivoirienne née de la transition politique vient s’égayer sur les rythmes du coupé-décalé et devant des cuves remplies de magnums estampillés Moët & Chandon. Devant la porte, le vétéran des photographes de la nuit abidjanaise, Jean-Marie Atteby, attend frénétiquement l’arrivée de célébrités locales: «Notre musique la plus populaire, le coupé-décalé, est née au plus fort de la crise politique ivoirienne, au début des années 2000, quand il y avait le couvre-feu. Elle nous permettait d’occulter la réalité.»

Magic System ne discrimine pas entre la chanson consciente de Tiken Jah et les refrains extatiques des starlettes du coupé-décalé. Leur festival, le Femua, dit surtout la puissance créative d’un pays et d’une région où deux tiers de la population a moins de 35 ans. A’salfo, encore: «Si on veut que nos jeunes ne prennent pas le chemin de l’exil, il faut leur donner une raison de rester. On a créé le Femua dans ce quartier pour montrer aux habitants des zones les plus précaires que quelque chose de bon peut aussi leur arriver.»

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps