Son beau regard triste et son sourire rare sont la seule raison de parler de ce film. De l'avoir fait, aussi. Charlotte Gainsbourg est de ces actrices-là: peu importe au fond le film, la contemplation de son joli visage chiffonné sera toujours une raison suffisante d'aller le voir, car il s'y passe autant de choses que dans le plus abracadabrant des scénarios. Pour son dix-huitième film en vingt-cinq ans, Patrice Leconte a l'immense mérite de l'avoir compris. Mieux, d'avoir imaginé tout un film qui ne démontre au fond que cela.

D'abord annoncé comme Félix et Lola dans les autos tampons, le film se limite presque à ce programme. Propriétaire d'auto-tamponneuses d'une fête foraine itinérante, Félix voit un jour une jeune femme se faire secouer tour après tour sur la piste. C'est Lola, dont l'air un peu perdu le fait aussitôt craquer. Mais elle se dérobe, cultive le mystère, paraît enchaînée par son passé. Elle aurait un enfant quelque part, elle fuirait un homme… Jusqu'où Félix, à présent fou amoureux, sera-t-il prêt à aller pour lui rendre son sourire?

Déconnectés

Cinéaste insaisissable, Patrice Leconte a eu envie de ce «petit film» pour se reposer de dernières grosses productions, La Veuve de Saint-Pierre, Une Chance sur deux et Ridicule. En retrouvant Claude Klotz, son complice du Mari de la coiffeuse (1990), il renoue avec les histoires de petites gens aux grandes obsessions. Déconnectés de leur temps, leurs héros ne se définissent que par rapport à une idée fixe, projection ou inhibition. Autant qu'un côté réalisme poétique années 1930-40, on notera ici la parenté avec Violetta la reine de la moto, le joli film méconnu de Guy Jacques (1997): une certaine manière d'envisager la culture populaire sans condescendance, en épousant ses limites comme sa vitalité.

Cette fois, Leconte est parti d'une chanson, Dehors d'Alain Bashung. Chantée plusieurs fois par son auteur à l'écran, dans le rôle d'un chanteur de bals de province qui est aussi l'homme qui hante Lola, c'est un appel à l'ouverture. Aura-t-elle inspiré jusqu'à l'écran large et ces belles couleurs qui transfigurent la banalité du décor provincial? Heureuse conjugaison, tant il est vrai qu'il faut un cadre, un habillage, à un beau portrait de cinéma. Pour finir, peu importent les mystères de Lola. Sa simple fragilité vaut tous les mensonges du monde, et on saura gré aux auteurs de conclure en nous imposant cette «déception» d'un réalisme intransigeant.

Félix et Lola, de Patrice Leconte (France 2000), avec Charlotte Gainsbourg, Philippe Torreton, Alain Bashung.