Cinéma

A l’écran, le cauchemar des thérapies de conversion

Présenté en première suisse au festival de films Everybody’s Perfect, «The Miseducation of Cameron Post» met en lumière les méthodes de ces camps chrétiens qui promettent de «soigner» l’homosexualité. Et qui n’ont pas totalement disparu

Imaginez un bal de promo dans le Midwest américain, version 1993. Ballons, chaperons et slows maladroits. Comme tous les adolescents, Cameron (Chloë Grace Moretz) a sorti dentelles et volants pour l’occasion. Et comme tant d’autres lycéens de 17 ans, elle est surprise à fricoter sur la banquette arrière d’une voiture. Sauf qu’en lieu et place d’un cavalier, c’est avec sa meilleure amie qu’elle explore son corps et son désir.

Douloureux, le coming out de Cameron vire au cauchemar lorsque sa tante, fervente croyante qui l’a élevée depuis l’enfance, décide de l’envoyer dans un camp un peu particulier: isolé dans la brousse du Montana, le centre God’s Promise accueille des jeunes dont la sexualité ou l’identité de genre sont considérées comme déviantes, promettant de les «soigner» à coups d’entretiens pseudo-psy et de refrains chrétiens.

«L’homosexualité n’existe pas. C’est juste la même lutte contre le péché que nous menons tous», assène Lydia March, codirectrice de cette colo sinistre. On répète à Cameron que sa SSA (acronyme pour «attirance envers le même sexe») est le symptôme de traumatismes plus profonds – sa relation avec ses parents, peut-être? – qu’il faut tenter d’exorciser. Des conclusions absurdes, alliées à des méthodes passives-agressives, qui ébranlent le scepticisme initial de Cameron et écorchent son amour-propre.

Jusqu’à l’irréparable

Présenté en janvier dernier au Festival du film de Sundance, où il décroche le Grand Prix du jury, The Miseducation of Cameron Post met en lumière les ravages causés par les thérapies religieuses dites «de conversion» qui, depuis les années 1960, ont «traité» des milliers de personnes LGBT aux Etats-Unis et ailleurs, souvent contre leur gré. Si la réalisatrice Desiree Akhavan aborde le sujet avec finesse et une pointe d’humour touchante, insistant sur la solidarité qui se noue entre les résidents, The Miseducation témoigne de la violence psychologique qu’ils subissent, poussant parfois à l’irréparable.

«Le sujet est édifiant et n’a jamais été traité aussi frontalement au cinéma. D’autant plus que les personnages principaux lesbiens restent largement minoritaires», souligne Sylvie Cachin, directrice du festival de films queer Everybody’s Perfect, qui projettera le film en première suisse mardi.

Une thématique délicate enfin portée à l’écran, et par deux fois: le mois prochain, Boy Erased verra Nicole Kidman et Russell Crowe incarner les parents d’un jeune homosexuel envoyé suivre une thérapie de conversion. Le film se base sur une histoire vraie, celle de Garrard Conley, enrôlé dans un programme chrétien fondamentaliste en 2004, à l’âge de 19 ans.

Comme une maladie

Car le phénomène n’a pas disparu. Alors qu’en Europe Malte est le seul pays à bannir officiellement les thérapies de conversion, une récente étude suggère que 57 000 jeunes Américains sont aujourd’hui encore susceptibles de subir ces traitements.

La Suisse ne fait pas exception. Alexia Scappaticci du centre d’accueil du Refuge, à Genève, y a déjà été confrontée: «J’ai par exemple été démarchée par un pasteur de Lausanne, soi-disant ancien homosexuel, qui proposait de redresser nos jeunes. Certes, l’approche est toujours bienveillante, mais basée sur le rejet et considère l’homosexualité comme une maladie.»

Si l’association organise régulièrement des médiations autour du lien entre foi et homosexualité, un film comme The Miseducation permet de toucher un plus large public: «Il faut déconstruire les préjugés et amener l’acceptation, notamment celle des familles. Dans ces situations, leur soutien est primordial.»


The Miseducation of Cameron Post, dans le cadre du festival Everybody’s Perfect. Cinémas du Grütli. Ma 16 à 16h45 et di 21 à 19h45.


Temps forts arc-en-ciel

Outre la première suisse de The Miseducation of Cameron Post, le festival de cinéma queer Everybody’s Perfect propose plusieurs rendez-vous inédits du 12 au 21 octobre: vendredi, avant même la cérémonie d’ouverture, on pourra découvrir Mario, film du réalisateur suisse Marcel Gisler sur les débâcles d’un footballeur homosexuel, en présence du réalisateur et d’un sociologue du sport (projeté sa 13 à 17h et je 18 à 20h30 également).

Au programme, une trentaine d’autres longs métrages et documentaires, dont:

- Rafiki, récit d’une histoire d’amour entre deux jeunes Kényanes présenté à Cannes (me 17 à 20h45 et ve 19 à 19h45).

- Girl, du Belge Lukas Dhont, ou comment une jeune fille, née garçon, aspire à devenir danseuse étoile (ve 12 à 21h30).

- Ni d’Eve ni d’Adam, documentaire sur quatre personnes intersexes projeté en présence de la réalisatrice et des protagonistes (di 14 à 22h, ve 19 à 17h45 et sa 20 à 15h).

Refugees under the Rainbow, documentaire sur deux réfugiés en provenance d’Ouganda, où l’homosexualité est encore considérée comme un crime. Suivi de la table ronde «Migrations, asile et discriminations multiples» (je 18 à 18h30).

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