L’écrit du corps

«Mauvais Garçons» est une plongée passionnante dans l’univers du tatouage de taulard, de 1890 à 1930. Un inventaire et une lecture de la «bousille», miroir de l’âme autant que précis identitaire

«La poésie de la canaille malheureuse.» C’est ainsi qu’Albert Londres, en 1923, définissait si joliment le tatouage. Qu’aurait-il écrit aujourd’hui? «L’accessoire de masses prétendument indociles»? «Le cri des identités angoissées»? «La revendication néo-marlou»? Revenons à l’histoire. En 1831, en France, une circulaire exhorte les directeurs de prison à relever les «bousilles» pour aider à l’identification des prisonniers. C’est que les malfrats en sont couverts, gagnés par une épidémie qui sévissait autrefois chez les marins et les soldats. Le langage, s’il est associé au crime, n’en est pas moins savant. A chaque dessin, plus ou moins bien réalisé par un codétenu, son message. Mauvais Garçons, publié l’an dernier par La Manufacture de livres mais toujours cher à Lionel Baier, dresse un passionnant inventaire.

En 175 portraits se dessine une carte des croquis de taulards, de 1890 à 1930, amassés par ­Jérôme Pierrat et Eric Guillon, collectionneurs enthousiastes. Des hommes torses nus, de face, parfois le pantalon ouvert pour ne rien cacher des motifs qui décorent leur bas-ventre. Des regards tristes.

Ces images proviennent notamment des archives de la Sûreté et du fonds Alexandre Lacassagne. Professeur de médecine légale à la faculté de Lyon, il publie en 1881 Les Tatouages. Etude anthropologique et médico-légale après avoir observé 2400 dessins décalqués sur les corps de 400 soldats des bataillons d’Afrique, conscrits titulaires d’un casier judiciaire. Après le crayon, le scientifique utilise la photographie pour continuer son recensement; le service d’identité judiciaire tire le portrait de chacun des détenus.

Ce qui frappe d’abord, c’est combien ces tatouages semblent datés et inoffensifs. Elégantes en collier de perles, papillons et fleurs délicates ornent les torses et les épaules. Evidemment, des motifs plus agressifs les accompagnent, pirate, panthère ou poignard dressé. Des lieux sont parfois gravés, comme des cartes postales: «Souvenirs d’Afrique» ou du Maroc. La femme est une figure récurrente, qu’elle soit coiffée d’un chapeau cloche ou représentée nue et lascive. Des formules pataudes désignent le «robinet d’amour» ou le «cochon» qui grouine derrière le captif. D’autres préviennent: «Gare aux Anglais. V’la la Boët.» De nombreuses phrases et dessins disent aussi la dureté des conditions de détention, l’espoir qui s’étiole. Au «Tout me fait rire» volontairement nihiliste s’oppose un «Souvenir de mes souffrances» beaucoup plus solennel.

Les signes codés sont captivants. Une étoile est signe de bonheur ou de malheur, selon son emplacement. La grappe de raisin désigne une section spéciale de la Marine basée à Calvi après 1910, où les disciplinaires travaillaient dans les vignes. Le joli papillon de tout à l’heure est en réalité le symbole des voleurs. Récemment posé sur les épaules de nombreuses jeunes filles.

Mauvais Garçons. Portraits de tatoués 1890-1930, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, Editions La Manufacture de livres, 2013.

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Lionel Baier

«Le tatoué est un réalisateur en puissance. Il rend son corps narratif, s’en empare pour le sublimer par une intervention humaine. Quand on filme un tatouage, c’est presque une mise en abyme, un clin d’œil au film en train de se faire. Comme le ventre de Michel Simon fumant une cigarettedans «L’Atalante» de Jean igo»