Jean-Christophe Bailly. L'Instant et son ombre. Seuil/Fiction & Cie. 156 p.et 13 ill.

A cent ans d'écart, deux images se répondent, en dépit de tout ce qui les sépare. L'une représente une imposante meule de foin; une échelle y est appuyée et son ombre se dessine avec netteté. Sur l'autre, une échelle encore, mais comme enrobée de poussière, évanescente. Sur la façade, à côté de son ombre, celle d'un homme, d'un absent. La première est connue pour figurer dans le Pencil of Nature de William Henry Fox Talbot, le premier livre de photographies au monde, publié en 1844. En agence, la deuxième est référencée Hiroshima, elle date de 1945; on la confond souvent avec une autre, appelée Nagasaki, encore plus troublante puisque l'échelle à son tour s'est volatilisée, ne laissant sur le mur que son souvenir, un «écho sans source».

Dans l'esprit de Jean-Christophe Bailly, c'est celle intitulée Hiroshima qui s'est superposée à la meule de Talbot, par un effet de «pensée flottante», comme dans un rêve. Ce «télescopage», il en a tiré un essai, une de ces belles réflexions poétiques et philosophiques qui permettent de regarder le monde autrement, comme il en a fait sur le langage ou sur notre rapport au vivant (Le Versant animal, lire le SC du 21.4.2007).

Tout commence avec l'achat d'une carte postale représentant la fameuse meule de foin de Talbot. Une image paisible derrière laquelle se dessine celle que laissera, un siècle plus tard, «le flash extraordinaire de la bombe atomique». Entre 1844 et 1846, pour présenter sa méthode, l'aristocrate anglais édite The Pencil of Nature, une centaine de fascicules de 24 photographies. Avec Niepce et Daguerre, il est un des trois fondateurs du nouvel art. Il a mis au point un tirage sur papier à partir d'un négatif, le calotype, une technique qui permet la reproduction, au contraire des daguerréotypes, inventés en 1839. Ses planches, écrit Talbot, ont été imprimées par la «seule action de la lumière sur du papier sensibilisé», ce sont des «sun pictures». Du coup, il s'incline devant «la main de la nature», renonce à la peinture et au dessin pour se mettre au service des «images féeriques, créations d'un moment destinées à disparaître aussi rapidement qu'elles étaient apparues».

Vers 1834, Talbot commence par obtenir des images par contact direct d'un objet avec un papier au chlorure d'argent, des «ombres écrasées»: fleurs, feuilles, dentelles. L'émerveillement de Talbot, c'est un peu celui de la jeune fille de Corinthe qui, dans le mythe de la naissance de la peinture, détoure sur le mur l'ombre de son amant pour en garder l'image après son départ.

Le crayon de la nature, lui, sait dessiner à distance, il détient «un pouvoir de création infini» dont le photographe ne capte qu'une partie minuscule. Talbot s'en émerveille: «La plus transitoire des choses, une ombre [...] peut être fixée pour toujours dans la position qu'elle semblait ne devoir occuper qu'un instant.»

A travers ce moment arrêté, c'est l'essence même de la photographie que Jean-Christophe Bailly interroge à travers quelques images du Pencil of Nature - échelles et balais disposés de manière à projeter leur ombre - et d'autres de la même époque, tels ces Ramoneurs de Charles Nègre dont le pas a été suspendu artificiellement pour permettre à la nouvelle technique, encore balbutiante, de le saisir.

Comme les ready-made de Duchamp, la photographie, en fixant des objets insignifiants, opère un stoppage, «empêchant le temps de filer». Elle est aussi révélation: on y décèle des éléments qu'on n'avait pas remarqués auparavant, comme le photographe de Blow up, le film d'Antonioni.

Et l'image de 1945? Elle revient tout à la fin de l'essai: «Cet homme disparu, effacé et présent, poudre d'être dispersée [...], n'est pas tel ou tel individu anonyme: elle est l'espèce entière.» Elle garde un pouvoir de hantise qui explique qu'elle ait «accouru pour venir se poser sous la meule de Talbot».

La photographie, c'est presque un lieu commun de le dire, a partie liée avec la mort, elle fixe des instants enfuis. En cela, il n'est pas léger de mettre en rapport les deux échelles, celle, apparemment paisible, de Talbot et celle de Nagasaki: elles se sont retrouvées d'elles-mêmes dans l'esprit de Jean-Christophe Bailly et resteront dans le nôtre.