Livres

L'écrivain Graham Swift, plus Anglais tu meurs

Le lauréat du Booker Prize 1996 excelle à mettre à nu l’âme de ses compatriotes avec un esprit pince-sans-rire des plus irrésistibles. Un roman, sorti en poche, et un recueil de nouvelles sont à lire séance tenante

Bonne pioche. Deux livres de Graham Swift en même temps sur les tables des libraires. En Poche, d’abord, un roman tout en délicatesse, où la chronique sociale croise la comédie de mœurs: Le dimanche des mères, situé dans l’Angleterre des années 1920, un jour pas comme les autres puisque c’est l’unique dimanche où les maîtres donnent congé à leurs domestiques afin qu’ils aillent rendre visite à leur famille.

Femme de chambre dans un manoir du bucolique Berkshire, Jane, une orpheline de 22 ans, va en profiter pour se rendre incognito dans la propriété voisine désertée où l’attend son jeune amant, Paul, un fils d’aristocrates. Graham Swift raconte avec gourmandise leurs retrouvailles clandestines, une fête libertine et sensuelle de quelques heures où ils oublieront qu’ils appartiennent à des classes sociales opposées…

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Et voici également un bouquet de 25 nouvelles, sous la plume du bonimenteur le plus réservé des lettres d’outre-Manche: De l’Angleterre et des Anglais, où, posté en sentinelle face à l’inépuisable comédie humaine, Graham Swift épingle des instantanés en saisissant sur le vif des destins minuscules qui en disent autant sur la vie quotidienne au pays de Theresa May que sur l’âme de ses compatriotes. Ses personnages? Des gens simples, dont il est difficile de raconter les mésaventures, tant elles sont excentriques, intrigantes ou saugrenues. Tous appartiennent à la middle class, fils de dockers pour les moins bien lotis ou médecins pour les plus gâtés. Ils sont charpentiers-couvreurs, laveurs de carreaux, garçons coiffeurs, enseignants, biologistes, ostéopathes, avocats ou comédiens ambulants.

Footing et galipette

Beaucoup sont accros au footing ou à la galipette, coureurs du dimanche ou coureurs de guilledou. Rien de plus British. Certains envoient leur 4X4 dans les fossés, d’autres ressemblent à des ventriloques, d’autres encore soignent leur parkinson, fantasment sur leur voisine ou filent chez le notaire afin de sceller une union qui ne tardera pas à capoter. Ils boivent du Macallan bien tourbé, ont l’intention d’arrêter de fumer. Bien entendu, ils ne mangent pas de grenouilles et ignorent tout du cendrier Ricard cher au cœur de leur illustre congénère, le francophile Julian Barnes. Leur philosophie? «Les autres, c’est la vie», comme le prétend le client d’un coiffeur londonien, qui, lui, au contraire, «en a marre des gens, avec leurs bouilles de rats tondus».

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Nick dit être follement épris de Lisa et lui écrit une laborieuse lettre d’amour sur une table de cuisine qui empeste le fromage grillé, pas de quoi stimuler son inspiration. Sean et Andy, deux vieux copains, se retrouvent sur le parvis d’une église à l’occasion d’un enterrement avant de reconnaître dans l’assistance une ancienne beauté – un tantinet nymphomane –  qui n’avait pas froid aux yeux «quand, d’une main, elle descendait les fermetures éclair des braguettes et glissait l’autre à l’intérieur, tel un pickpocket volant un portefeuille».

Daniel, un jeune borderline de 12 ans, ressasse ses idées noires et ses envies de meurtre pendant que sa mère s’ébat bruyamment avec son amant dans la chambre voisine. Un professeur de grec à Oxford se désole de voir le vaillant Ajax, l’un des plus célèbres combattants de la guerre de Troie, désormais réduit à une marque de poudre ménagère avec laquelle on récure les lavabos. Et il y a également cette anecdote que le docteur Shah rabâche pour la centième fois, celle de son père indien engagé dans les troupes britanniques – il sera grièvement blessé dans une guerre qui n’est pas la sienne.

La patte des Monty Python

Quant à la nouvelle qui donne son titre au recueil, elle évoque l’improbable rencontre sur une route déserte entre un garde-côte et un humoriste noir passé maître dans l’art de l’imitation. La suite? Un dialogue de sourds hilarant, façon Monty Python. De quoi déstabiliser le malheureux fonctionnaire... Ce qui donne l’occasion à l’auteur de La dernière tournée (Booker Prize 1996) de méditer sur les difficultés de raconter une histoire. «A présent, écrit Swift, il devrait mettre au point la manière dont il rapporterait cet épisode à ses collègues gardes-côtes. Vous ne devinerez jamais ce qui m’est arrivé… Sur la route, à cinq heures du matin, j’ai rencontré un acteur comique... Cependant, plus il réfléchissait, plus la chose paraissait impossible. Où commencer, comment être crédible? Comment communiquer chaque détail important? C’était là une anecdote qu’il n’avait pas le pouvoir de relater. Il valait donc mieux laisser tomber. Il se demandait déjà s’il y croyait lui-même.»

Et si l’humour est la substantifique moelle de l’Homo britannicus, celui de Swift – espiègle, pince-sans-rire, très tongue-in-cheek – remporte la palme, tandis que se dessine sous sa plume la carte émotionnelle, familiale et sociologique de sa patrie. Tout ça dans des récits qui sont aussi des modèles de concision. Comment peut-on être Anglais? En lisant Graham Swift, naturellement.


Roman                                                                                        
Graham Swift
«Le dimanche des mères»
Traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek
Folio, 175 p.

Nouvelles
Graham Swift
«De l’Angleterre et des Anglais»
Traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek
Gallimard, 335 p.


Citation:

«Les autres, c’est la vie.»

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