Pas croyable! Jim Harrison, le grand amoureux de la vie, a fini par déclarer forfait. On le savait fatigué pour avoir tant abusé des jouvences d’ici-bas, mais on se disait qu’il était invulnérable tellement il en imposait, avec sa dégaine de cyclope fumant clope sur clope.

Il vient de s’éteindre à 78 ans, fauché par une crise cardiaque dans sa thébaïde d’Arizona. Panse gargantuesque, postures de baroudeur, faux air de macho, plume d’alouette, «Big Jim» était le dernier braconnier de l’Amérique des grands espaces, une Amérique dont il détestait le visage parce que, fulminait-il, elle était désormais «un Disneyland fasciste».

Il écrit dès l’adolescence

Né en 1937 dans le Michigan – théâtre favori de ses récits –, petit-fils de fermiers, Harrison a grandi au sein d’une famille nombreuse. Devenu borgne à l’âge de 7 ans à la suite d’un accident, il a commencé à écrire dès l’adolescence puis il a travaillé dans l’agriculture, comme ouvrier, sur des territoires où la présence des Indiens restait très forte, ces Indiens spoliés et humiliés auxquels il donnera souvent la parole dans la quinzaine de romans que compte son œuvre, une magistrale célébration de l’hédonisme.

La vie, Harrison l’a beaucoup chantée mais elle ne l’a pas toujours épargné: entre deux ripailles, il lui arrivait de sombrer dans de longues dépressions, ressassant jusqu’au cauchemar la mort de son père et de sa sœur, tués dans un accident de voiture en 1958. «A ce moment-là, tout fut anéanti par la certitude de ma précarité, en tant qu’être humain», écrit-il dans «En marge», son autobiographie. Il y raconte aussi comment, entre le Michigan et le Montana, il avait appris à survivre au fond des forêts, loin de tout, tel un Robinson moderne en quête d’apaisement. Avec, pour seul réconfort, les grands auteurs et quelques bouteilles de Bandol.

Mythes et paysages de l’ouest américain

C’est par la poésie, une communion charnelle avec le monde naturel, qu’Harrison a commencé son aventure littéraire, au mitan des années 1960. Il s’est ensuite frotté à l’enseignement pendant deux courtes années et, sur le terrain du roman, il s’est imposé outre-Atlantique grâce à «Légendes d’automne» – son premier succès –, à «Faux-soleil» et à «Un bon jour pour mourir», traduits en France dans les années 1980.

Ce qu’il exalte dans ces livres, ce sont à la fois les mythes et les paysages de l’ouest américain, des lieux jadis édéniques où se débattent des personnages meurtris par la solitude, par les guerres et par le génocide indien: il leur reste à écouter les murmures du vent et à contempler l’horizon en mendiant leur part d’absolu au cœur d’un paradis à tout jamais perdu.

Oratorio cosmique

Ces êtres blessés, Harrison les observe avec une empathie magnifique, dans une œuvre qui ressemble à un gigantesque oratorio cosmique. En la lisant, on apprend à désapprendre, à se dépouiller, à renouer avec la vie sauvage entre deux parties de pêche – autre grande passion de l’ami de Jack Nicholson.

Ce qui fascine aussi, chez lui, outre sa faconde et son goût pour les exclus, c’était son indépendance intellectuelle, lui qui vivait loin des cénacles, loin des modes, loin de ces grandes villes qu’il abhorrait parce qu’elles sont «les cimetières des âmes».

L’écriture? Elle n’était pas pour lui un divertissement d’enfant gâté mais, au contraire, une miraculeuse thérapie spirituelle. Avec des héros qui ne tiennent pas en place. Qui ne sont heureux que lorsqu’ils peuvent larguer les amarres. Qui s’escriment à fuir leurs démons – ou des histoires d’amour souvent douloureuses. Qui se révoltent constamment contre l’ordre établi, comme Chien Brun, l’anar marginal qui fait la nique aux bourgeois dans plusieurs romans, en nous servant de copieuses rasades de confessions impudiques.

A son image, les autres personnages d’Harrison ne cessent de tourner le dos aux pesantes contraintes de la civilisation. Parmi eux, Sunderson, amateur de femmes et de vodka qui bourlingue dans «Grand maître» et dans «Péchés capitaux». Julip, cette Zazie délurée qui trimballe son «joli morceau de cul» de bars en motels, à bord de son vieux break Subaru. Ou l’inoubliable David Burkett, l’éternel outsider que l’on retrouve dans «De Marquette à Veracruz» et dans «Retour en terre», un roman poignant sur la mort. Laquelle hante aussi les pages sublimes de «La route du retour», road movie mélancolique où Harrison raconte la tragique disparition de sa chère Dalva, la fille du vent qu’il avait mise en scène dans l’un de ses premiers romans.

Réconcilier Rabelais et Tchekhov

Avec la mort de «Big Jim», ce sont tous les sortilèges de l'«autre» Amérique qui s’éclipsent. Reste l’indomptable galop d’une prose qui fait trembler la littérature comme le tonnerre d’un troupeau de bisons. Ivresse, rage, douceur d’exister en contemplant un vol d’épervier, odyssées échevelées, formidable compassion pour ses personnages, Harrison aura réussi l’exploit de réconcilier Kerouac, Rabelais et Tchekhov, son auteur de prédilection.

Il y avait aussi du Thoreau chez celui dont l’évangile tient en une phrase: «Lorsque je m’assois contre un arbre, je me fonds aussitôt en lui.» Dans La route du retour, il avait écrit ces mots: «Une fois morts, nous ne sommes plus que des histoires dans l’esprit d’autrui.»

Des histoires, le locataire de Thélème nous en offre à profusion, encore et encore: la grâce qui tombe du ciel, à la belle étoile.

* Les livres de Jim Harrison ont été traduits chez Robert Laffont, Christian Bourgois et Flammarion. En poche, ils sont publiés en 10-18.


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