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L'écrivain Yves Ravey présente un marché de dupes où chacun perd sa mise

Dans un paysage hollywoodien, une de ces tragédies familiales en quelques actes rondement menés dont Yves Ravey est le maître artisan

Si Pas dupe était un film, ce serait un Hitchcock, à preuve le prénom de l’héroïne absente, Tippi, comme la blonde des Oiseaux. Mais comme c’est un roman d’Yves Ravey, on est tout de suite au cœur du sujet: «J’ai revu Kowalzki au bord du précipice, le jour où la voiture de Tippi est sortie de la route.» Celui qui parle, on ne sait pas d’où, c’est Salvatore Meyer. Il ne lâchera pas la parole jusqu’au point final, dans un monologue qui entraîne dans son flux le discours des autres acteurs.

Ce dimanche matin, au bord de la corniche, au-dessus du pierrier qui sert aussi de décharge, il a vu de loin les débris de la berline blanche, les sièges en cuir rouge, qui étincelaient au soleil déjà brûlant, mais les gendarmes ne l’ont pas laissé approcher du corps. Kowalzki était déjà là, «sa profession, agent d’assurances à la compagnie Pacific, mais aussi depuis pas mal de temps, amant de Tippi, ma femme, morte dans l’accident».

Menace diffuse

Tout est donc en place dès le premier paragraphe. On l’a dit souvent, Yves Ravey est un maître artisan, un horloger ou un ébéniste, pas un mot de trop, aucun affect, des adjectifs avec parcimonie, un sens du détail qui se glisse dans les blancs du texte pour éclairer fugitivement un abîme de perversité ou de malheur ordinaire et laisser planer une menace diffuse, prête à se préciser.

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Avant Pas dupe, il y a eu quinze romans (tous chez Minuit sauf le premier), des pièces de théâtre, des textes sur l’art. Pendant longtemps, Ravey a appris aux adolescents de Besançon à lire les images. A force de scruter les primitifs italiens, l’avant-garde russe ou les tableaux de ses amis peintres, il a acquis cette capacité à faire surgir en trois mots des images ineffaçables. Dans la palette de ses écrits, Pas dupe est en technicolor. Alors que ses récits sont souvent situés dans de petites villes de province (Un notaire peu ordinaire, 2013), dans le Jura français (Enlèvement avec rançon, 2010) ou peut-être en Autriche, dont sa mère était originaire, en tout cas, dans un lieu tourné vers l’est (Bambi Bar, 2008), la scène se déroule cette fois de l’autre côté de l’Atlantique, non loin de Santa Clarita, dans le comté de Los Angeles.

Famille éparpillée

D’ailleurs, le Mexique n’est pas loin, l’inspecteur Costa s’exprime avec un léger accent espagnol. La famille est éparpillée, on en trouve des membres en Floride et dans l’Arkansas. Mais cette Amérique n’est guère qu’un décor pour tragédie ordinaire, avec ses casses à presse hydraulique pour ratatiner les grosses voitures hors d’usage, ses villas avec piscine et le bar de Donovan où Tippi aimait boire et jouer au billard avec Kowalzki avant de le suivre dans un motel.

Les romans d’Yves Ravey ne se laissent pas raconter sans dégâts. Qu’on sache cependant que l’inspecteur Costa, cette doublure du lieutenant Colombo, n’est «pas dupe», il soupçonne le crime derrière l’accident, même si Tippi était ivre quand elle a pris le volant à l’aube. Que, sous des dehors empathiques, il ne lâche rien. Que le père de Tippi, Bruce Cazale, accable de reproches son beau-fils, par ailleurs son employé dans l’entreprise de démolition qu’il a créée. Et que si son genou le fait souffrir, c’est à cause d’une vieille blessure, souvenir de combats dans des rizières, dans un pays tropical.

Voisine trop curieuse

La résurgence des guerres du XXe siècle est une constante dans l’œuvre de Ravey, ses héros en rejouent les atrocités sur le mode minable et individuel. Dans les romans précédents, on avait vu passer les fantômes des Balkans, de l’Afghanistan, de l’Afrique, on ne s’étonnera pas qu’ici on boive des bières au bar Saïgon.

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De Kowalzki, on ne sait pas grand-chose: son nom évoque l’Europe de l’Est, il a des liens avec Bruce par l’assurance vie de Tippi, et il a tout à craindre de la révélation de cette liaison à sa femme. Et il y a aussi la voisine trop curieuse, Gladys Lamarr, et son lévrier affectueux. Celle-là porte le nom d’une vieille gloire d’Hollywood, Hedy Lamarr, venue d’Autriche, compromise avec le nazisme et dévoreuse d’hommes. Gladys, elle, intéresse fortement Costa et Salvatore, le veuf, qui se voit très bien passer d’une villa à l’autre. Ajoutons un collier de perles disparu et un vélo tout-terrain mal graissé.

Mépris et humiliation

Pas dupe, claironne le titre. Qui ne s’en laisse pas conter? L’inspecteur, bien sûr, c’est son métier. Gladys, qui observe tout de sa terrasse? A qui profite le crime? A Salvatore, le mal nommé, spectateur complaisant de l’inconduite de sa femme, qui se croit malin et se précipite dans tous les pièges? A Kowalzki, qui craint le scandale dont le menace Tippi? A Bruce Cazale, qui touche l’assurance vie de sa fille et méprise son gendre? L’humiliation est un des grands thèmes du romancier. Elle va de pair avec la dépendance économique.

Comme il nous le révèle avec naïveté au cours de son récit, Salvatore est déconsidéré par tous. Même son vieux père, ce chômeur qui a quitté son mobile home pour venir à l’enterrement, ne le ménage pas: «Ce n’est pas pour te faire du mal que je te dis cela, Salvatore, tu le sais bien, mais tu sais aussi que tu n’as rien fait de ta vie.» Peut-être ce loser est-il au seuil d’une nouvelle vie?


Roman

Yves Ravey
«Pas dupe»
Minuit, 144 p.

Citations

«Nulle esbroufe chez toi, de la modestie sans timidité, et tout l’aplomb du monde pour avancer avec tant de sûreté sur ce fil d’encre si mince.»

Eric Chevillard à propos d’Yves Ravey in «Revue des sciences humaines» 325, 1/2017, p. 34


«Et j’ai roulé, doucement, à mon rythme, peut-être même plus lentement que d’habitude, en éprouvant la sensation du visionnage d’un film, où j’aurais été l’acteur principal.» (p. 89)


«Le soir même, lors d’une discussion orageuse, Tippi avait répondu que si son père me traitait comme un moins que rien, c’était parce que je n’étais pas à la hauteur.» (p. 29)

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