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L’écrivaine Harper Lee s’immisce dans le débat racial américain

L’auteure américaine de 88 ans publie aujourd’hui un livre qui fait sensation et qu’elle a écrit en 1957: la version originale, refusée par l’éditeur, de «To Kill a Mockingbird», une version beaucoup moins idéaliste du grand classique de la littérature américaine. Un mythe s’écroule

L’écrivaine Harper Lee s’immisce dans le débat racial américain

Littérature L’auteure américaine de 88 ans publie aujourd’hui un livre qui fait sensation et qu’elle a écrit en 1957

Pour des raisons encore obscures, l’éditeur avait refusé le premier manuscrit, politiquement peut-être trop explosif

To Kill a Mockingbird (Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur), publié en 1960, fut jusqu’ici le seul livre de l’écrivaine américaine Harper Lee. Grand succès de librairie (40 millions d’exemplaires) qui a valu à son auteure le Prix Pulitzer, l’ouvrage est devenu un classique que la majorité des adolescents aux Etats-Unis ont dû lire au cours de leur cursus scolaire. L’un des protagonistes, Atticus Finch, fut incarné à merveille au grand écran par Gregory Peck en 1962. Aujourd’hui pourtant, un second livre de cette Américaine de 88 ans, qui vie à Monroeville en Alabama dans un foyer pour personnes âgées, paraît dans les rayons des librairies américaines: Go Set a Watchman (Va et poste une sentinelle). Outre-Atlantique, c’est la sensation littéraire de l’année.

Plusieurs facteurs y contribuent. Le livre mis en vente dès aujourd’hui n’est en fait pas nouveau. C’est la première version de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur qu’Harper Lee avait soumise à son éditeur en 1957. Mais ce dernier lui demanda de revoir sa copie et de changer la perspective narrative. Il souhaitait que l’auteur raconte l’histoire de Maycomb, une petite ville fictive d’Alabama, à travers le regard de Scout, une enfant de moins de huit ans plutôt que celui, plus critique, de la même Scout, âgée alors de 26 ans. Il a fallu deux ans à l’écrivaine pour remanier son récit.

Au début de 2015, le monde littéraire américain a commencé à s’émouvoir en apprenant que la lauréate du Prix Pulitzer avait rédigé un autre ouvrage, Va et poste une sentinelle, qui ne fut jamais publié. Ajoutant au mystère entourant Harper Lee, restée très secrète depuis les années 1960, Va et poste une sentinelle aurait été trouvé dans des cartons, à en croire des proches de sa famille. Selon un expert en livres de Sotheby’s, qui serait venu en 2011 évaluer la valeur d’assurance de To Kill a Mockingbird entreposé dans le coffre-fort d’une banque de Monroeville, il aurait découvert la version originale refusée par l’éditrice Tay Hofhoff, employée de la maison d’édition J. B. Lippincott. Il y a peu, une enquête a été menée pour s’assurer que le nouvel éditeur, Harper Collins, n’a pas forcé la main d’Harper Lee pour autoriser la publication de Go Set a Watchman.

Cet événement littéraire intervient à un moment particulier aux Etats-Unis. La récente fusillade perpétrée par un jeune Blanc suprémaciste qui a abattu neuf Afro-Américains dans une église noire de Charleston, en Caroline du Sud, a suscité un débat national sur la persistance du racisme aux Etats-Unis, plus de 50 ans après l’adoption de la loi sur les droits civiques. Etat du Sud profond, la Caroline du Sud en est venue, samedi dernier, à accomplir un acte impensable voici peu, retirer le drapeau confédéré de l’esplanade du Capitole à Columbia, la capitale. Avec grâce et empathie, mais aussi armé de courage pour dénoncer l’inacceptable, le président Barack Obama a livré, quelques jours après la tragédie de Charleston, un éloge funèbre visant à extraire l’Amérique de certains de ses travers racistes. Va et poste une sentinelle s’immisce de façon impromptue dans un débat racial national très sensible qui est loin d’être terminé.

L’ouvrage surprise d’Harper Lee jette un regard plus cru sur le Sud profond que le best-seller de 1960. Les personnages sont pourtant les mêmes, mais ils reflètent une autre réalité au point de choquer les lecteurs qui ont érigé Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur en chef-d’œuvre devant faire office de conscience morale de l’Amérique. Atticus Finch, décrit dans le premier livre comme un avocat modèle qui croit en la vertu de la justice, en un idéaliste qui défend un Noir accusé à tort d’avoir violé une femme blanche, fut un personnage si apprécié des lecteurs qu’il inspira des milliers d’Américains à embrasser la carrière d’avocats, de professeurs et de travailleurs sociaux. Certains allèrent jusqu’à attribuer à leurs enfants le nom d’Atticus. Pour les militants du mouvement des droits civiques, le père de Scout (Atticus) était la confirmation de la justesse de leur combat. Oprah Winfrey elle-même avait qualifié le best-seller d’«œuvre nationale». Or, dans Go Set a Watchman, Harper Lee laisse de manière très autobiographique Scout, âgée alors de 26 ans, dépeindre un Atticus beaucoup plus rigide, irrité par la décision (Brown vs Board of Education) de la Cour suprême de 1954 de juger illégale la ségrégation à l’école. Un homme vieillissant et raciste qui a participé à des réunions du Ku Klux Klan.

Pour nombre de lecteurs de To Kill a Mockingbird, un mythe s’écroule. Il est difficile de comprendre comment un homme qu’ils avaient jusqu’ici vénéré comme un quasi-saint devient soudain l’archétype du raciste. Or, pour plusieurs critiques, le nouveau livre relate sans doute la réalité sociale de l’Alabama des années 1950 de façon plus brute et véridique que la première œuvre, poussant certains à se demander si la version originale enfouie dans des cartons pendant plus d’un demi-siècle n’était pas politiquement trop incorrecte pour l’époque. Atticus reflèterait ainsi davantage la complexité de l’homme en qui sommeille un raciste inavoué. Harper Lee elle-même avait déclaré qu’elle n’avait pas grand-chose à voir avec ce choix. Ecrivant son premier roman, en 1957, elle s’était contentée, en novice, de se conformer aux directives de son éditeur.

Dans des lettres envoyées à un ami et citées par le New York Times , l’auteure raconte comment elle, New-Yorkaise d’adoption, se sentait comme une étrangère à Monroeville, une petite ville du sud où elle était née. Ses sentiments se retrouvent dans le personnage de Scout, qui, de New York, rend visite à son père Atticus en Alabama. Un protagoniste qui ressemble fortement au père de l’écrivaine, A. C. Lee, un avocat dont elle découvrit avec stupeur les positions ségrégationnistes qui s’estomperont avant qu’il ne meure en 1962.

En offrant une image moins lisse du quotidien de Maycomb des années 1950, après avoir déjà décrit 20 ans plus tôt la même réalité avec davantage de cautèles, Harper Lee contribue, à 88 ans, un peu par hasard, à la catharsis raciale de l’Amérique d’aujourd’hui. Une prouesse.

Atticus reflèterait ainsi plus la complexitéde l’homme en qui sommeille un raciste inavoué

La version publiée

en 1960 du livre «To Kill a Mockingbird»est devenue un grand classique

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