«Lecteur, attention: tu vas bien t’amuser». Ils ne mentent pas, ces mots prononcés par l’un des narrateurs des Romans grecs et latins, nouvellement traduits et publiés aux éditions Belles-Lettres sous la direction de Jean-Philippe Guez et Romain Brethes. On prend plaisir à l’évocation de l’amour naissant entre Daphnis et Chloé, on palpite avec Chairéas cherchant par tous les moyens à retrouver sa Callirohé, on frémit face aux morts à répétition de Leucippée; on rit des frasques érotiques des trois jeunes hommes du Satiricon; on est transporté à chaque rebondissement du récit des Ethiopiques et on fulmine contre l’impitoyable Fortune qui frappe sans relâche le pauvre Lucius transformé en âne pour avoir été trop curieux dans Les Métamorphoses, roman latin d’Apulée, parfois intitulé L’Âne d’or, daté du IIe s. apr. J.-C.

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Pierre Grimal avait réuni ces romans grecs et latins dans une traduction de référence pour la Pléiade en 1958. Pour Jean-Philippe Guez et Romain Brethes, il était temps de leur donner une nouvelle fraîcheur, d’autant que l’état de la recherche a considérablement progressé depuis cette date. Soucieux de restituer l’originalité du style de chacune de ces œuvres, ils s’allient à trois fins connaisseurs du genre. Rencontre avec l’une d’entre eux lors d’une lecture organisée par le Centre de Traduction Littéraire. Danielle van Mal-Maeder, professeure de latin à l’Université de Lausanne signe pour le recueil la nouvelle traduction des Métamorphoses.

Le Temps: Danielle van Mal-Maeder, on sait très peu de choses sur les auteurs réunis dans ce recueil, seul Apulée échappe un peu à cet anonymat.

Danielle van Mal-Maeder: On ne sait pas grand-chose des auteurs des romans antiques; il est possible d’ailleurs qu’ils aient écrit sous un pseudonyme. Apulée, lui, est bien connu. C’était une véritable star à son époque, un orateur fameux, un philosophe platonicien, qui était invité pour donner des conférences aux quatre coins de l’Empire romain. Il était originaire d’Afrique du Nord et sa langue maternelle était probablement le punique. Mais il avait appris très tôt le latin et le grec. Son roman des Métamorphoses, on le sait, est une traduction d’un original grec aujourd’hui perdu. Le héros principal est grec, l’histoire se déroule en Grèce. Mais Apulée l’adapte à sa propre culture, il la «romanise» en y ajoutant des références à la culture et au monde romains.

- Aujourd’hui aussi, le roman d’Apulée est, avec le Satiricon de Pétrone, le plus connu, et il a souvent été traduit en français.

Outre la version de Pierre Grimal dans la collection de la Pléiade, il existe plusieurs traductions récentes des Métamorphoses, certaines très belles, très inventives, mais qui ne correspondent pas à ma vision de ce roman. Il se trouve que je vis avec Apulée depuis de nombreuses années: c’était mon sujet de thèse. C’est une œuvre complexe, à la fois sérieuse et amusante, qui entremêle un conte philosophique (le récit d’Amour et Psyché), des scènes érotiques et des extases religieuses. J’ai lu et relu ce roman, je l’ai analysé, commenté, décortiqué avec le regard d’une scientifique. En proposer une traduction personnelle qui reflète mon interprétation représentait un joli défi: il me fallait aborder ce texte d’une façon nouvelle pour le rendre accessible à tous.

Car l’objectif du recueil Romans grecs et latins était d’offrir une traduction qui parle au lecteur du XXIe siècle et de donner envie au grand public, aux jeunes aussi, de découvrir une facette moins connue de l’Antiquité. Bien sûr, il y a l’Iliade et l’Odysée, Eschyle, Sophocle et Euripide, mais il y aussi, on l’ignore souvent, des récits en prose, fictifs, qui sont les véritables ancêtres de notre roman moderne. Ces œuvres racontent l’histoire d’un ou deux héros – dans le roman grec, c’est un couple de jeunes gens amoureux – auxquels il arrive toutes sortes d’aventures rocambolesques.

- L’étiquette «roman» est à double tranchant, d’un côté elle en souligne la modernité de ce genre, d’un autre, elle présente le risque de gommer des différences fondamentales.

- Il est vrai que le lecteur moderne peut être surpris et dérouté en découvrant ces œuvres à la fois si proches et si différentes. Au niveau de la traduction, nous avons voulu rendre modernes ces textes, vieux d’environ deux mille ans, sans effacer leur étrangeté et sans tomber dans une trop grande familiarité.


- Il y a vis-à-vis des traductions universitaires une méfiance, trop savantes, inaccessibles pour les non-érudits. Comment y échappe-t-on, en tant que chercheurs?

- Notre chance a été que la réalisation du volume fut longue, pas moins de cinq ans… Ma traduction s’est étirée sur toutes ces années, ce qui lui a permis de mûrir. Ma posture de traductrice a clairement évolué avec le temps: au début, je traduisais comme la prof de version que je suis, avec l’angoisse de rester fidèle à la lettre. Petit à petit, je me suis emparée du texte, je l’ai fait mien. Je crois pouvoir dire que je suis devenue auteure de ma traduction. À la toute fin, j’ai carrément mis de côté le texte latin et j’ai travaillé exclusivement sur le texte français pour lui donner un souffle et un rythme propres. Le fait que l’ouvrage ne soit pas une édition bilingue, autorisait de chercher une autre forme de fidélité.

- Auriez-vous des exemples?

- J’ai voulu avant tout respecter la musicalité du style d’Apulée, qui était un virtuose du rythme, un maniaque des parallèles de constructions et des répétitions sonores. Je pense que son roman a été écrit pour être lu à haute voix, devant un public. J’ai donc cherché à rendre cette musicalité, en déployant les richesses de la langue française pour le faire «écouter lire». J’ai parfois eu recours à des helvétismes en me servant de leurs consonances. «Cocoler», par exemple… qui a des sonorités formidables, comme dans cette phrase: «ils la dorlotaient et la cocolaient.» Il y a aussi des brigands qui «poutzent» et qui «panossent». Un tel choix correspond à l’esprit d’Apulée, qui adore inventer des mots. Il s’amuse aussi à truffer son texte d’allusions à des auteurs qu’il apprécie. J’ai donc pris la liberté d’ajouter moi aussi quelques références. Ce ne sont évidemment pas les siennes, mais elles feront peut-être sourire le lecteur moderne, comme le lecteur antique a dû sourire en reconnaissant telle ou telle allusion. Devant une sorcière qui se métamorphose en hibou, le héros se retrouve «stupefixé». Ailleurs le fameux «c’est un roc, c’est un pic, c’est un cap! Que dis-je, c’est un cap? C’est une péninsule!» de Cyrano de Bergerac est détourné. Et tant pis si on ne les reconnaît pas, je suis persuadée que ces différentes voix participent à la richesse de la lecture.


Romans grecs et latins

Dir. par Romain Brethes et Jean-Philippe Guez

avec Liza Méry, Dimitri Kasprzyk et Danielle Van Mal-Maeder

Editio Minor, Les Belles-Lettres, 2016.