Que reste-t-il des romans que nous avons aimés, quelques années ou décennies après les avoir lus? Un paysage, un «climat». Parfois, il reste une couleur particulière. Une carnation. L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly a paru pour la première fois en 1852, il y a 170 ans. Je l’ai lu il y a presque vingt ans. Je me souviens de la couleur rouge, un rouge qui se décline du sang de bœuf à l’incarnat, du pourpre à l’écarlate. Nous sommes au XIXe siècle, en Normandie, dans le Cotentin, cette lande désertique hantée par les chouans, ces insurgés royalistes opposés à la Révolution française qu’affectionnait tant Barbey d'Aurevilly. Une aristocrate respectée, Jeanne Le Hardouey, est ensorcelée par un prêtre maudit au visage ravagé et sublimement laid, l’abbé Jéhoël de la Croix-Jugan. Aucune psychologie, dans ce roman qui mêle fantastique et réalisme. L’amour ne s’explique pas. Barbey nous met en garde, par la voix de son narrateur: «La science moderne, qui a pris connaissance de ces faits et qui les explique ou croit les expliquer, ne trouvera jamais le secret de l’influence d’un être humain sur un autre être humain dans des proportions aussi colossales. En vain prononce-t-on le mot d’amour. On veut éclairer un abîme par un second abîme qu’on creuse dans le fond du premier. Qu’est-ce que l’amour? Et comment et pourquoi naît-il dans les âmes?» Dans ce roman, la passion ne se dit pas mais se révèle dans les couleurs du ciel: «L’orbe du soleil rouge et fourmillant comme un brasier ressemblait, penché vers l’horizon, à une tonne de feu défoncée.» Mais surtout, la passion inexpliquée s’inscrit sur la peau de l’héroïne: c’est en décrivant les surfaces que le romancier exprime la profondeur des sentiments. «Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau», écrivait Paul Valéry.