C’était il y a quelques jours ou un peu plus (le temps est élastique en ce moment), nous étions, Eléonore Sulser et moi, en pleine discussion en ligne avec des lecteurs. L’exercice prenait évidemment un tour particulier, en ces semaines confinées, à échanger une petite heure durant, sur les moyens d’évasion que procurent les livres. Tout en écrivant mes réponses, je me faisais la réflexion que ces moments de partage prenaient ces temps-ci des allures de veillées. Que les visages qui surgissent sur nos écrans comme des génies de leur lampe pendant les séances de Zoom, Skype et autres, réchauffent à la façon d’un feu de cheminée devant lequel on tend les mains, le regard un peu hypnotisé.

Eclat de rire


«Quel livre prendriez-vous sur une île déserte?» demande soudain un lecteur dans notre discussion en direct. Je me surprends à répondre du tac au tac: Les Mille et Une Nuits. Et de préciser: parce que ces contes sont un immense applaudissement aux sortilèges de la narration. J’aurais pu ajouter que ces récits emboîtés sont aussi un grand éclat de rire face aux abus du pouvoir, une chronique des ruses et détours des petits, des femmes au premier chef, avec Schéhérazade et sa cinglante intelligence, conteuse-metteuse en scène de ces histoires qui tendent un miroir à nos très humaines passions et défaillances. Mais je n’en ai pas eu le temps.

Rumeur de Bagdad


Après avoir dit au revoir aux lecteurs, un peu étourdie par l’intensité des discussions, j’ai levé la tête de mon écran. De la fenêtre de ma cuisine rentrait la lumière un peu pâle du milieu de l’après-midi. C’est là que je me suis aperçue que Les Mille et Une Nuits étaient restées et me tenaient compagnie. Il m’avait suffi d’énoncer ce titre si riche de promesses pour que je devine la rumeur de Bagdad, de Bassorah, d’Istanbul, d’Ispahan, de Lahore, ces villes-mondes, centres du monde sur plusieurs siècles. Les contes sont nés et portent la trace de ce brassage culturel et littéraire, si fertile.

Nuits citadines


La revue Europe vient de consacrer un dossier aux Mille et Une Nuits. Parmi les articles de cet excellent dossier dirigé par le professeur, traducteur et poète Kadhim Jihad Hassan, «La leçon des Mille et Une Nuits» où il est question de veillées. Car Les Mille et Une Nuits sont bien un livre de veille, il ne faut pas l’oublier. Samar, en arabe, apprend-on, désigne aussi bien «l’action de veiller que l’histoire narrée pendant cette veille». Dans les salons persans puis arabes, parmi l’élite cultivée des grandes villes, on invente des histoires, on joue des canons et des codes. Les Mille et Une Nuits sont le livre des nuits citadines.


Pour veiller, pour traverser la nuit, il faut des histoires, jusqu’au petit matin. Et des conteurs, ces maîtres du récit, élégants, cultivés, que l’on pouvait voir encore dans les cafés de Tunis ou de Marrakech au début du XXe siècle, avant que la radio ne les remplace. Ils portaient beau en l’honneur de la parole et de son partage, comme le raconte si bien Nacer Khemir (grand conteur lui-même). Aux histoires, aux conteuses de la nuit et du jour, à nos veilles, aujourd’hui et demain!