Qui achète et lit les millions de romans roses publiés chaque semaine? Un lectorat difficile à saisir, qui se cache car il sait bien que cette pratique est vaguement honteuse, en tout cas socialement déconsidérée. L'essentiel des ventes a lieu dans les grandes surfaces et les maisons de la presse, signe que ces objets de consommation ne s'élèvent pas à la dignité de livres. En 1988, dans Romans d'amour (Odile Jacob), l'historienne Michelle Coquillat dénonce «l'opium des femmes». Elle décortique le schéma répétitif, souligne le paternalisme des héros masculins et la position de soumission émerveillée où sont confinées les figures féminines. Un modèle destiné, selon elle, à maintenir les lectrices – peu formées intellectuellement – dans un infantilisme qui convient au corps social.

Le sociologue Bruno Péquignot (auteur de La Relation amoureuse, L'Harmattan, 1991) conteste cette image: «Je ne pense pas que les lectrices croient à ce qu'elles lisent, qu'elles se droguent au rêve ou qu'elles sont des zombies. Elles cherchent un délassement, un peu comme je regarde un western après une semaine de cours. Pourquoi stigmatiser cette distraction plutôt que n'importe quelle autre? Les auteurs qui condamnent les romans sentimentaux ne se rendent pas compte que leur jugement est déterminé par des positions de classe – bourgeois contre «populaire» – et de sexe – hommes contre femmes –, les intellectuelles adoptant des attitudes masculines.»

Si les lectrices (et les lecteurs que Bruno Péquignot estime bien plus nombreux qu'on ne le fait généralement, environ 25%) hésitent à avouer leur plaisir, c'est qu'elles sont intimidées, en position culturelle «non légitime», comme dit le sociologue Pierre Bourdieu, peu préparées à donner leur avis.

Par ailleurs, dit Bruno Péquignot, les schémas évoluent rapidement: les scènes de sexe sont de plus en plus explicites et l'on voit apparaître des héroïnes divorcées, occupant des postes importants, refusant d'abandonner leur métier avec l'accord de leur partenaire, parfois plus jeune et moins formé qu'elles.