Sacha, un jeune homme russe de 25 ans, erre dans Paris, la nuit, à la recherche de sa sœur Rebecca, qu’il n’a plus revue depuis huit ans. Boulevard de Clichy, à L’Eden, une boîte de strip-tease, ce riche mafieux paie une danseuse de pole dance, Nina, pour pouvoir lui raconter sa vie. Il dépose son énorme manteau en peau d’ours sur un fauteuil, allonge des billets de cent euros, et se met à parler. Nina, elle, tourne autour de sa barre verticale, dans des poses acrobatiques et langoureuses.

Moquette violette

Ainsi s’écoulent les heures, dans un salon privé de L’Eden, au décor inoubliable, «sa moquette couleur violette, sa lumière glauque, son atmosphère moite de serre chaude, si lourde en odeurs de fermentations qu’on s’attend à voir les plantes en pot disposées dans les coins croître rapidement jusqu’à occuper tout l’espace.» On imagine la salle également tapissée de miroirs, brouillant davantage encore les limites entre réalité et fantasmes. Rebecca, la sœur trop aimée, l’«adolescente pâle et fragile aux yeux bleus frais, délavés, vagues comme un pastel où on aurait passé le doigt», n’est-elle pas en train de danser devant Sacha? Nina est Rebecca seraient-elles la même femme?

Devant un miroir entouré d’ampoules tungstène, sous une lumière crue, Nina se fait les cils. A chaque passage de la minuscule brosse, ils semblent gagner en longueur. Elle doit avoir un peu plus de vingt ans. Rousse à frange, elle est fine avec dans le visage quelque chose d’androgyne

«La nuit remue», comme l’écrivait Antonin Artaud. Ce court roman est comme une chambre noire ou tout un imaginaire se trouve condensé, des poèmes de Baudelaire aux films de David Lynch (en particulier Blue Velvet). Il pourrait tendre au cliché, au lieu de cela il revivifie la mythologie nocturne.

Une certaine vulgarité

On s’en doutait, l’auteur, Guillaume de Sardes, se lève tard. Au jour besogneux, il préfère les ampoules de tungstène, les enseignes lumineuses clignotant dans des rues désertées. Il a un sens inné de l’esthétique; il est par ailleurs photographe et curateur d’exposition. Sur Internet, ses photographies montrent de jeunes femmes belles, que l’on verrait bien entraîneuses. Leur beauté n’est jamais très loin d’une certaine vulgarité.

Son livre manie un érotisme plus subtil, plus vénéneux. Ce sont bien les «sortilèges de la pénombre» qui sont à l’œuvre ici: le non-dit, l’ambigu. Le lecteur ne peut quitter ce récit, comme Ulysse retenu sur l’île de Calypso. Il demeure sous le charme, «ce charme si complexe fait d’ingrédients multiples, l’oubli, le rêve, le sexe, un charme qui n’a pas de nom, mais que par commodité on peut appeler la Nuit.»


Guillaume de Sardes, «L’Eden la nuit», Gallimard, L’Infini, 69 p.