Il serait faux de simplement parler de La Cinquième Couche comme d'un éditeur de BD. «Tout ce qui frôle la bande dessinée intéresse La Cinquième Couche et tend à l'en éloigner: la narration, le graphisme, l'art plastique, la littérature, le théâtre… Son champ d'action est, par définition, poreux et illimité», précise d'ailleurs le catalogue de cet éditeur bruxellois. Deux expositions, à Vevey et à Lancy (GE), rendent hommage à son goût pour l'aventure livresque. Une passion prouvée par la façon dont il introduit ses ouvrages, en forme de déclaration d'amour: «Des livres tellement nouveaux qu'il faut les lire doucement, comme on approche des vierges. Pas trop vite. Il faut les caresser, les sentir, longtemps.»

Ce goût pour l'objet livre transparaît dans les nombreux originaux visibles dans les expositions. On sent le plaisir du faire, la recherche de l'adéquation entre d'une part la technique, le style, et d'autre part l'histoire, l'ambiance mise en place. L'accrochage lancéen, à la Villa Bernasconi, met l'accent sur l'avenir, livrant en avant-première quelques récits à paraître ces prochains mois. Celui de Vevey tient plutôt de la rétrospective, présentant dix ans de parution. Il a été imaginé, avec une touche de deuxième degré, par les Editions Castagniééé. Cette maison, qui préfère se définir comme artisanale plutôt qu'alternative ou underground, diffuse La Cinquième Couche en Suisse.

Pour témoigner de la capacité des auteurs à diversifier leurs approches, on peut citer l'exemple de Xavier Löwenthal. Il peint à l'huile les angoisses d'un souffleur de théâtre qui s'éprend d'Iphigénie, sacrifiée chaque soir sous ses yeux, et veut agir contre cette fatalité (Iphigénie, 2000). Il utilise par contre le dessin à l'ancienne, façon ethnologue, pour raconter son périple au Honduras, où il a animé un atelier de bande dessinée dans une tribu indienne, dans le cadre d'un projet de coopération (Lettres à Pauline, 2003).

Ces ouvrages, comme tous ceux du catalogue, sont en vente sur les lieux d'exposition. Ainsi que dans les bonnes librairies, bien sûr. Vevey et Lancy permettent aussi de voir en trois dimensions quelques «titreries» de Laurent d'Ursel, tels qu'elles ont été photographiées pour Au Diable les écrivains heureux! (2004). Laurent d'Ursel a composé de courts textes à partir de tranches de livres de poche. Il biffe le nom des auteurs et invite à passer d'un titre d'ouvrage à l'autre pour lire par exemple cette étrange histoire: «Le Paysan parvenu/ Aux marches du Palais/ Lumineux rentre chez lui/ Le Sourire

aux lèvres/ En contant les moutons/ Ecrits/ A l'encre rouge/ Dans le lit des reines/ Imaginaires».

Outre quelques merveilles de films d'animations inédits, l'exposition de Lancy a aussi été l'occasion d'un joli défi lancé à des dessinateurs genevois. Alex Baladi, Ibn Al Rabin, Tom Tirabosco… Tous ont travaillé selon les règles d'un ouvrage de la Cinquième Couche dirigé par d'Ilan Manouach, à paraître en 2006. Il s'agit de composer des paysages panoramiques qui ramèneraient à «un temps dont l'homme était absent», afin de proposer «une alternative à l'omniprésence de l'être humain dans l'imagerie narrative occidentale».

On peut s'en douter, les auteurs de La Cinquième Couche ont quelques notions d'histoire de l'art. C'est d'ailleurs notamment à partir de l'enseignement d'un professeur de l'Institut Saint-Luc de Bruxelles, où ils ont appris leur métier de bédéastes, qu'ils ont forgé leur identité. Michel Céder, reprenant les visions de l'art du critique américain Clement Greenberg, offrait une clé de lecture de l'art moderne selon un modèle «en quatre couches»… D'où le nom que ces étudiants ont donné au milieu des années 90 à leur maison d'édition. Un nom qui signifiait aussi qu'ils avaient l'intention d'ajouter une dimension supplémentaire aux quatre couches de l'impression en quadrichromie. Et cette mystérieuse cinquième dimension fait belle et bien la richesse de leurs ouvrages.

La Cinquième Couche aux Editions Castagniééé, rue de l'Ancienne-Moneresse 7 à Vevey. Ma-ve 13h30-18h30, sa 10-17h. (Rens. 021/922 90 20). Et à la Villa Bernasconi, rte du Grand-Lancy 8 à Lancy (GE). Me-sa 15-19h, di 15-18h. (Rens. 022/706 15 33). Jusqu'au 26 mars.