Il chante des échardes, des liqueurs, de la fumée. Gilet noir et chemise blanche, lunettes de myope, le corps inquiet, les doigts qui dansent dans le vide comme ceux de Joe Cocker. Derrière lui, deux jeunes filles frappent des tubes sur une barrière métallique. Le batteur jette des boîtes de conserve sur ses peaux. L’homme, éclairé d’une poursuite, chante «Clap Hands» de Tom Waits, «fous, fous, ils sont tous fous, le pompier aveugle, les chauffeurs boiteux». Lee Maddeford ne mime pas la voix de Tom, une voix d’embrayage, mais il est un comédien fiévreux qui retrouve, dans ses mémoires obscures, le Far West blanc, la chanson californienne comme incendie.

Après avoir vu cette vidéo, enregistrée il y a quelques mois, on redoute un tantinet de se retrouver face au bonhomme. Il descend badinement des escaliers lausannois; il est petit, timide, «mais pas maladivement», précise-t-il. Un fond d’accent américain, plein d’expressions vaudoises: on ne saurait dire d’où il vient. «Anchorage, Alaska.» Il y est né en 1959, en pleine Guerre froide, son père travaille alors pour le gouvernement, l’aviation fédérale. C’est l’époque où l’on attend une attaque russe. Lee est l’avant-dernier d’une fratrie de sept. L’hiver, le soleil ne se risque pas à montrer davantage que le bout de ses rais. L’été, il ne se couche qu’à moitié. «Enfant, j’avais le droit de jouer dehors jusqu’à minuit.»

Il y a un piano droit à la maison. Il est le seul à s’y pencher. Puis ils déménagent. Il a 13 ans. Seattle. Une petite grande ville où des ouvriers serrent les écrous des ­avions, où une multinationale de l’informatique va s’installer, avec son cortège de millionnaires qui voguent en yacht sur les lacs de proximité. A 17 ans, Lee Maddeford retourne au pays, le bout du bout, il va bûcheronner dans les forêts de l’Alaska. «Cela me manquait. Mais cette année m’a guéri. Il n’y avait rien pour moi là-bas.» Seattle, son grand vide industriel, ses rues grises, étrangement, est plus inspirante pour un jeune homme qui veut se concentrer sur son clavier. A l’école de musique, il a pour professeurs le bassiste Gary Peacock et surtout le pianiste Art Lande, chez qui il vit et qui lui donne son meilleur conseil: «Quitte la classe et voyage.»

Lee Maddeford a 20 ans. Il écoute Paul Simon, The Beatles et un type pas croyable, dont on ne connaît pas bien le nom de ce côté-ci de l’Atlantique, Randy Newman, un autre bigleux à la voix de miel salé, qui rédige sur un piano de menues chansons qui démontent l’Amérique. Lee aurait pu se retrouver ailleurs. Il débarque en Suisse, sac au dos. «Je voulais pousser jusqu’en Asie, mais je n’avais plus d’argent. Alors je suis allé m’installer dans une communauté à la tour de Gourze.» Il donne des cours de piano aux enfants de la maison. Il rencontre des musiciens romands, Claude Buri et puis Daniel Perrin qui lui ouvre les portes du théâtre. «J’aimais ce monde. J’aime faire de la musique pour des pièces. Ne pas être visible, cela me convient.»

A ce stade, il faut expliquer que le nom de Lee Maddeford, depuis plus de 30 ans, rôde au cœur de l’aventure musicale romande. Qu’il apparaît sur mille affiches, des spectacles, des films, des disques, dans l’orchestre Piano Seven auquel il a prêté pendant dix ans son toucher percussif, ses accords brisés, il a eu un duo avec Olivier Rogg qui l’a mené loin en territoires intermédiaires, ni jazz, ni contemporain, ni pop, mais tout cela à la fois. Au point où l’on avait oublié la consonance étrangère de son nom. Au point où il ne faisait aucun doute que Lee, sa discrétion, la façon qu’il a de se recroqueviller dans les interstices de son instrument, devait tout à cette région.

Il est Américain, pourtant. Entre deux récitals où il accompagne Yvette Théraulaz, entre deux musiques de scène à l’Arsenic, il écrit des chansons intimes, de cabaret new-yorkais, dans un anglais de foire et de Barbapapa, pleines de sarcasmes et d’intransigeance; «je suis un génie», chante-t-il d’un timbre plongé dans l’acide, «parce que ma mère me l’a dit». Il a enregistré, presque secrètement, deux disques de ses complaintes irlando-brechtiennes – on peut les écouter sur son site. Alors, quand Lee Maddeford rencontre un autre groupe faussement sage (Boulouris 5, un des plus beaux succès de la musique suisse qui a déjà déjoué Astor Piazzolla et des tangos à cinq pattes), ils se disent qu’ils devraient travailler ensemble, que Maddeford saura pour une fois renoncer à son piano et qu’ils choisiront ensemble le répertoire de deux chansonniers marginaux, introvertis et éloquents. Tout comme lui.

«J’avais engagé Boulouris pour l’enregistrement d’un disque de Sautecroche. On s’est plu tout de suite. J’aime leur manière de ne pas être prisonniers des styles.» C’est un aspect qu’on a omis: Maddeford est l’arrangeur officiel de Sautecroche depuis les débuts de cette odyssée locale du disque et du spectacle pour enfants, il y a vingt ans. Plusieurs fois par année, il va jouer du jazz, de la valse, de la comptine maline et le tube «Le pingouin», devant des classes. «J’adore cela, ces gamins qui connaissent les textes par cœur, qui nous applaudissent trois secondes et demie à la fin du spectacle parce qu’ils n’ont pas encore appris les codes de la scène.» Dans Sautecroche, une nouvelle fois, Lee est à l’arrière-scène. L’invisible qu’on entend bien. Un silencieux contrarié. Mais, avec Boulouris 5, l’affaire prend un tour neuf. «Enfin, je peux faire ma diva.»

L’album qu’ils viennent de sortir s’intitule Newman Waits Here, les répertoires de Randy Newman, de Tom Waits, brutalisés comme il faut. Lee Maddeford, sur les scènes qu’il traverse avec Boulouris, se place presque toujours à l’extrémité du plateau. Et pourtant, il crève l’écran. Chaque mot, chaque cri, est une leçon mastiquée, le charisme d’un blues ruminé par la route; des rimes de funérailles, de bal nuptial, l’odeur du feu sur des pluies de chiens, « Rain Dogs» de Tom Waits, comme vrillé par le doute. Après plus de trois décennies en Suisse, après des tombereaux de musique écrite, Lee ­devient lui-même. Il songe désormais à rester chanteur, le genre de chanteur qu’on n’attend pas, «celui qui n’a pas le trac, qui n’a jamais appris à chanter juste ou bien celui qui chante et c’est tout». Il songe même à aller jouer aux Etats-Unis. Histoire de la boucler. La boucle.

Boulouris 5 et Lee Maddeford en concert. Di 14 juillet, 20h. Place du Château, Festival de la Cité, Lausanne. www.festivaldelacite.ch

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«Je suis un génie», chante-t-il d’un timbre plongé dans l’acide, «parce que ma mère me l’a dit»