Idées

«L’effrayant était que tout pouvait être vrai...»

Donald Trump admire-t-il en secret le roman-culte de Georges Orwell? Multipliant les mensonges grossiers, le président américain paraît en tous les cas engagé dans un combat contre la vérité tout droit inspiré de «1984»

22  janvier 2017. Sean Spicer, porte-parole de l’administration Trump, raconte n’importe quoi lors de sa première conférence de presse, arguant que la passation de pouvoir entre Obama et son successeur constitue «la plus grande foule jamais vue lors d’une investiture»! Il suffit pourtant à un imbécile de comparer des clichés aériens des cérémonies présidentielles de 2009 et 2017 pour observer que «The Don» n’a de loin pas fait le plein au Capitole. A peine plus tard pourtant, Kellyanne Conway, conseillère de Trump, enfonce le clou. Spicer n’a pas servi un mensonge, dit-elle, mais établi des «faits alternatifs». Des quoi?

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Tous les gouvernements démocratiques pratiquent le mensonge afin de préserver leurs intérêts. A ce titre, duperie et dissimulations sont des armes éprouvées de la vie politique. «Sois subtil jusqu’à l’invisible; sois mystérieux jusqu’à l’inaudible; alors tu pourras maîtriser le destin de tes adversaires», enseigne le stratège chinois Sun Tzu dans L’Art de la guerre. Généralement, ces arrangements d’un gouvernement avec la vérité ne se traduisent que par de brefs écarts hors des limites du réel. Parfois néanmoins, il arrive qu’une administration échafaude des «réalités parallèles», à l’exemple de l’équipe Bush entrée en campagne messianique contre les «ennemis de la démocratie» à la grâce d’un leurre. On connaît la suite… Mais comment appréhender les incohérences constamment servies par Donald Trump et sa clique?

Voyons: jusqu’à preuve du contraire, elles ne paraissent pas viser à dissimuler des informations gênantes ou encore créer de quelconque «réalité parallèle». Peut-être alors sont-elles le produit d’un forcené mi-babouin, mi-autruche, convaincu que, s’il ne le voit pas, le réel ne le voit pas non plus? Paresseuse, c’est ce que la Toile se plaît à penser, ricanant des «hyperboles véridiques» inventées par le milliardaire quand la presse s’épuise à rappeler à chacun l’évidence: un fait est un fait. Le contraire d’un fait, c’est une contre-vérité. Un mensonge! Et puis soudain il est question de «1984». Le roman-culte de l’écrivain britannique George Orwell caracole en effet en tête des ventes d’Amazon aux Etats-Unis. Hasard? Bien entendu, non.

Mal radical

Que «1984» connaisse un brusque regain d’intérêt, un demi-siècle après sa publication, n’est pas un fait isolé. Après les révélations d’Edward Snowden en 2013 concernant l’existence d’un système de surveillance de masse, le récit d’Orwell avait connu un engouement comparable, forçant comme aujourd’hui l’éditeur Penguin à lancer une impression en urgence pour satisfaire la demande. Cette fois, cette œuvre fondatrice de la science-fiction dystopique est scrutée pour ce qu’elle traduirait de la logique trumpienne. Mais d’abord, ça commence mal. Un média américain avance que l’expression «faits alternatifs» serait directement piquée à «1984». Ses confrères, puis la Toile, relayent l’info tête baissée. Las, aucun terme semblable n’apparaît dans le roman. En revanche, la stratégie actuellement appliquée par «The Don» et Steve Bannon y transparaît, elle, clairement.

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Résumons d’abord «1984»: l’histoire d’un individu écrasé par une machine totalitaire. Une matérialisation de la notion kantienne de «mal radical» fondée sur la surveillance généralisée, la haine collective, l’appauvrissement de la langue et de la logique, l’épuisement de tout esprit critique par l’acceptation simultanée de deux points de vue opposés et une falsification systématique de la vérité. «1984»: un monde carcéral où la NSA et Pyongyang se partageraient les pleins pouvoirs. Une société verrouillée qui pourrait bien être la nôtre demain si venaient à reculer les acquis démocratiques, et dans laquelle les traces du passé seraient minutieusement effacées, l’histoire sans cesse réécrite, où personne ne se souviendrait, ni ne chercherait à savoir. «Si vous désirez une image de l’avenir, écrit Orwell, imaginez une botte, piétinant un visage humain… Eternellement.»

Roi Lear

La fabrique d’une irréalité omniprésente: c’est bien le grand sujet de «1984», texte rédigé par un écrivain alors exaspéré de la complaisance des intellectuels socialistes anglais envers le régime stalinien. On le sait: le «petit père des peuples» et sa «doctrine officielle» ont servi de modèle à Orwell. Du Vojd, l’auteur a disséqué la manie du trucage, comme les mécanismes d’un combat engagé contre le réel par un roi Lear pervers narcissique «certain que le tonnerre s’apaiserait s’il l’en implorait».

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Le cas Trump relève-t-il d’une pathologie comparable? Non, pressent-on à la lecture de «1984». Chez l’inquiétant président, le «faux et le plus que faux» servent plutôt les intérêts d’une stratégie de désorientation des masses. En entretenant constamment la confusion à coups de déclarations aberrantes exprimées dans un langage de cours de récréation, le New-Yorkais cherche à asseoir chez ses contemporains un état permanent de perception déstabilisée. «L’effrayant était que tout pouvait être vrai, écrit Orwell. Lorsque quelqu’un n’a pas de points extérieurs à quoi se référer, le tracé même de sa propre vie perd de sa netteté.»

Viol psychologique

Voilà pourquoi, après huit années de gouvernance Obama marquées par un discours cohérent, les premières semaines de Trump au pouvoir se vivent comme un viol psychologique, une bascule vers un territoire incertain où tout est à la fois vraisemblable et où plus rien ne l’est… A cet effet, le Los Angeles Times rapporte que le nombre de patients souffrant sur les divans de psychanalystes d’angoisses directement liées au magnat de l’immobilier a explosé. Pour autant, la Toile continue de glousser à chacune de ses insultes à l’intelligence. L’idiote! Tombée dans le panneau, sans même le réaliser… «Dans un sens, c’est sur les gens incapables de la comprendre que la vision du monde qu’avait le Parti s’imposait avec le plus de succès, écrit Orwell. On pouvait leur faire accepter les violations les plus flagrantes de la réalité parce qu’ils ne saisissaient jamais entièrement l’énormité de ce qui leur était demandé.»

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