Voix de légende, Catherine Hiegel joue «Une Femme» à Genève

Cette actrice souvent comique raconte dans un nuage de fumée une vie d’écorchée tendre

Jamais on n’a eu aussi froid pendant un entretien. Rarement, on s’est senti aussi heureux. L’actrice Catherine Hiegel a ce genre de pouvoir. Elle vous met à l’aise, même quand l’hiver fouette. On la cueille mercredi en fin de matinée à la sortie de son hôtel. Elle est en pétard: le ronflement du tram, les conciliabules de couloirs ont fait de sa nuit un champ de bataille. «Ça vous dérange pas de rester dehors, je voudrais fumer?»

On marche en quête d’une terrasse de bistrot. Sur le trottoir, on parle d’Une Femme, cette ode somnambule écrite pour elle par l’auteur Philippe Minyana. Jusqu’à samedi, à la Comédie de Genève, elle joue une femme harcelée par les fantômes d’une vie. Dans ce spectacle signé Marcial Di Fonzo Bo, elle apparaît chavirée, puis renflouée comme une frégate ivre.

«Un coca zéro pour moi», demande-t-elle, crinière monarchique et roturière à la fois. Elle dit juste ça et vous comprenez tout: le charme qu’exerce sa voix, populaire, enfumée, nocturne à la face du jour, canaille selon l’humeur. Vous l’avez dans l’oreille et vous vous rappelez qu’elle a épousé la Comédie-Française un jour de 1969, presque sur un coup de tête, qu’elle en a été la servante amoureuse (La Serva amorosa de Goldoni en 1993), la Mère Courage (1998), la précieuse ridicule avec son amie Catherine Ferran – qui joue dans Une Femme.

Pendant quarante ans, elle collectionne les songes jusqu’à cette cabale de 2010, ce jour où des camarades sociétaires réunis en comité décident de se passer de ses services. A la porte, la Hiegel! «Le soir même où j’ai appris qu’on me chassait, je jouais avec ceux qui avaient pris cette décision. Pourquoi ça? J’étais doyen de la troupe depuis une année, peut-être que certains ont craint que je leur fasse de l’ombre.»

Comment devient-on Catherine Hiegel, «cette bouche qui donne sa chance à chaque mot, qui peut parler comme une héroïne de tragédie ou une cantinière», selon les mots de Philippe Minyana, contacté par Le Temps? Par la grâce de Pierre Hiegel, un père extraordinaire. Cet homme s’est fait tout seul, se souvient-elle, dans le sillage d’une mère marchande de boutons sur le marché de Ménilmontant. Il vit pour la musique. Et règne sur les studios de RTL. On loue son talent de musicologue. Lui lance ses enfants sur les ondes. Catherine n’a pas 10 ans qu’il lui confie le rôle de Cosette, l’héroïne bafouée mais angélique des Misérables de Victor Hugo. Pierre joue Jean Valjean, ce père absolu. L’amour de la justice vient de là.

«Sans mon père, je n’aurais pas été comédienne. J’étais au lycée, j’excellais en maths et il m’a dit: «Fous le camp de là, l’école, c’est nul, inscris-toi à un cours de théâtre.» Ce coup de pied est salutaire. La jeune fille apprend les bases du métier auprès de Jacques Charon. Celui-ci lui propose bientôt un remplacement dans Fleur de cactus, comédie à tiroirs comiques. Jean Poiret et Sophie Desmarets sont ses partenaires. «Je devais jouer une semaine, j’ai empilé près de 600 représentations.» Elle a du nerf, une crinière et du flair. On la compare à Jacqueline Maillan. Michel Serrault a de l’amitié pour elle. Le boulevard sera son royaume. Mais non. La Comédie-Française la happe.

Ici, il faut imaginer. Paris s’est révolté – sa jeunesse du moins. Le général de Gaulle a abdiqué. Et la Comédie-Française rutile, immuable, place Colette. C’est là que Catherine courbe l’échine. On l’abonne aux rôles de soubrettes; ou aux remplacements des acteurs vedettes. On la parachute à la dernière minute dans les spectacles. Elle apprend à toute vitesse ses rôles, seule avec un souffleur. Et endosse des costumes qui n’ont pas été taillés pour elle. «Je joue Toinette, la servante d’Argan dans Le Malade imaginaire, c’est mon premier rôle dans la maison. Je n’ai jamais mis de corset. Et il craque en plein spectacle.» Elle y fraternise avec des acteurs ombrageux et flamboyants, Jean-Luc Boutté qui sera le parrain de sa fille, Catherine Ferran, Jean-Paul Roussillon, Francis Huster, etc.

Le théâtre déborde. Et ouvre les portes de l’Elysée. Cet été 1993, Catherine Hiegel est sous le choc: le ministre de la Culture vient de révoquer son ami Jacques Lassalle, l’administrateur de la Comédie-Française. Avec Jean-Luc Boutté et Muriel Mayette, elle obtient une audience de François Mitterrand. «Il nous a reçus, nous a dit qu’il ne pouvait rien faire à cause de la cohabitation. Puis il nous a demandé si nous étions pressés. Et on est resté une heure à parler avec lui de théâtre, de littérature et de poésie. Je nous revois descendre le perron avec Jean-Luc qui était en béquilles à cause de sa maladie [il meurt à 47 ans en 1995, ndlr] et Muriel. Notre voiture était pourrie, mais elle a été avancée comme si nous étions des ambassadeurs. Mitterrand nous a salués du haut du perron. Nous n’avions rien obtenu, mais nous étions amoureux de cet homme.»

Le froid transperce. Catherine Hiegel fume. Catherine Ferran, ses yeux bleus de petite sœur tchékhovienne, nous a rejoints. «C’est ma copine de toujours, à la Comédie-Française.» On imagine leur tendresse les jours de débâcle. Leurs retrouvailles chez Catherine Hiegel, dans la maison de campagne, là où elle fait la grand-mère. Dans Une Femme, Catherine Hiegel alias Elisabeth s’enfonce dans des bois féeriques. Cette équipée est un miroir: sous la carcasse de l’âge, une petite fille tremble.

«Le jour où je n’ai plus de mémoire, je ne jouerai plus. Utiliser une oreillette comme d’autres? Jamais. Et puis il y a le corps aussi. Je n’ai pas un pet de muscle dans le ventre. Mais je fais du yoga pour rester souple. A mes débuts à la Comédie-Française, j’ai vu des vieux acteurs qui ne pouvaient plus se plier et qui devaient demander à l’habilleuse de leur lacer les chaussures. Quand j’en serai là, ce sera fini. Et puis je crève de trouille, bien sûr.»

Pardon? «Oui, j’ai peur de mourir, affreusement. Pas vous?» Catherine Hiegel est une hédoniste inquiète, confie son ami Philippe Minyana. Elle aime la bonne cuisine; et les plaisanteries grasses. «Je parle cru, oui, pourquoi est-ce qu’il y aurait un vocabulaire réservé aux hommes?» Elle a longtemps dépensé sans compter comme son père. Elle se tourmente pour son pays, se déclare prête à «sortir les pancartes» en 2017 si le Front national devait l’emporter à l’élection présidentielle.

Catherine Hiegel, c’est Cosette qui a grandi, qui est devenue mère, amante, cavalière, farceuse, chaisière, sorcière, mille vies dans une fleur de cactus. On est transi. Elle fume toujours. Mais sa voix est un brasero.

Une femme, Comédie de Genève, jusqu’au sa 7 mars; loc. 022 320 50 01; www.comedie.ch

«Le jour où je n’ai plus de mémoire, je ne jouerai plus. Utiliser une oreillette comme d’autres? Jamais!»