«Le destin? J’en sais plus sur les radis.» C’est Samuel Beckett qui parle au début des années 1950. Et encore, dans la bouche de Nathalie Sarraute: «Le soupçon va détruire le personnage. Il va forcer l’écrivain, comme disait Flaubert, à découvrir la nouveauté.» Ces propos jaillissent de Nouveau Roman, spectacle mis en scène au Festival d’Avignon par le Français Christophe Honoré, le plus littéraire des cinéastes, lui qui a adapté avec bonheur La Princesse de ClèvesLa Belle personne.

L’artiste retrace le destin d’une ruche où cohabitent Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Michel Butor, Claude Simon, Claude Mauriac – oui, le fils de François Mauriac –, Robert Pinget, Marguerite Duras et quelques autres. Des acteurs, en bermuda ou en robe d’été, prêtent des visages juvéniles aux figures de ce qu’on a appelé le Nouveau Roman. Il en résulte un spectacle bourdonnant d’intelligence et d’irrévérence, excitant parce que documenté, même s’il se distend sur la fin, quand la lorgnette remplace la longue-vue, détaillant avec complaisance des douleurs intimes.

Mais qu’est-ce que le Nouveau Roman? Une énergie d’abord, celle d’une après-guerre où toute fiction paraît dérisoire. Un goût du jeu aussi – cérébral, certes. Une école de la distance encore: l’identification avec les personnages est bannie; les héros à la François Mauriac interdits. Mais le Nouveau Roman, c’est surtout un éditeur, Jérôme Lindon, qui fédère sous la bannière de Minuit des personnalités sans réelles affinités. Dans la cour du lycée Saint-Joseph, les comédiens entrent en escouade sur le plateau immense, hall de maison d’édition peut-être, bordé au fond par de petits mausolées. L’acteur Julien Honoré, chemise bleu pétrole ouverte sur un torse estudiantin, s’adresse au public. «Mon frère Christophe voulait que le spectacle soit précédé de quelques mots d’explication. Il m’a demandé de le faire parce qu’il est très timide.»

Il raconte alors que Christophe, dans la Bretagne de son enfance, n’a lu que Pagnol jusqu’à 12 ans, âge où il a la révélation d’Hiroshima mon amour, qu’il ne comprend pas. Désormais, il parsème ses dissertations de: «Tu me tues, tu me fais du bien.» Anecdotique? Non, significatif: l’approche se veut personnelle et toquée, juste ce qu’il faut. Pas de leçon, non, mais un documentaire à foyers multiples avec, sur des moniteurs, des témoignages d’auteurs d’au­jour­­d’hui, de Lydie Salvayre à Alain Fleischer; avec aussi sur scène des prises de bec, des ruminations collectives, des déchirements, évidemment.

«Merde à Stendhal, Claudel, Bernanos…», crachent-ils en chœur. A l’arrière, Claude Mauriac jette dans un fût en feu les livres de ces auteurs honnis. La bande prend bientôt la pose, couchée comme à la plage. Mais les dissensions vont gâcher cette union de façade. Michel Butor (joué par l’actrice Brigitte Catillon, en robe sable) reçoit le Prix Renaudot pour La Modification en 1957. La jalousie pique. Jérôme Lindon affirme que le métier d’éditeur «consiste à publier des livres que le public ne veut pas, des livres pas comme il faut». Mais il évince Claude Ollier, suspect de sacrifier à la littérature engagée.

Nouveau Roman n’idéalise pas, c’est son mérite. Il met au jour les conditions de possibilité d’une conjonction heureuse; il en cerne les limites qui tiennent à l’ego, à l’indépendance d’esprit d’auteurs qui refusent la tutelle d’Alain Robbe-Grillet. Surtout, il suggère la maigreur de l’héritage. Le romancier Eric Reinhardt interviewé à l’écran raconte avoir beaucoup lu ces auteurs, mais ne s’estime aucune dette à leur égard. S’il fallait une preuve de la désuétude de leurs «principes d’écriture», fondement d’une éthique, le spectacle la fournirait. Dans sa dernière partie, la plus faible, il s’attarde sur les souffrances de Nathalie Sarraute (la présence fluette et intense de Ludivine Sagnier), complexée par son physique, sur celles de Robert Pinget obsédé par une homosexualité inavouable. L’optique est inutilement sentimentalisante. Parce qu’il veut que son sujet palpite jusqu’au bout, Christophe Honoré cède à l’obsession de notre époque: l’exhibition de l’intime plutôt que l’exposition d’un destin. Comment mieux signifier que le Nouveau Roman, qui faisait vœu d’éliminer la psychologie et la biographie, qui honnissait la séduction, a vécu? Du mouvement, reste la légende. Et les radis de Beckett.

Nouveau Roman au Festival d’Avignon, cour du lycée Saint-Joseph, jusqu’au 17 juillet, 22h; www.festival-avignon.com; 3h20.

Christophe Honoré cède à l’obsession de notre époque: l’exhibition de l’intime plutôt que l’exposition d’un destin