Livres 

La Légende dorée de Jean-Jacques Bonvin

L’écrivain genevois enrichit l’hagiographie de quelques figures peu orthodoxes. Irrévérencieux, drôle et même émouvant

Quand Jean-Jacques Bonvin s’inspire de la Vie des saints et des bienheureux, rien d’étonnant à ce qu’il bouscule l’hagiographie. Ses livres précédents célébraient des figures d’irréguliers (mais quel saint ne l’est pas?): Neal Cassady, l’écrivain sans œuvre de la beat generation, dans Ballast (Allia, 2011) et dans Larsen (Allia, 2013), un ancien repris de justice et ses copains cabossés, trafiquant la sinsemilla en Californie. Ses Histoires saintes font côtoyer allègrement des élus reconnus par l’Eglise avec d’autres qui relèvent de son calendrier personnel. Les premiers reçoivent un traitement peu orthodoxe, leur biographie est revue au filtre de l’ironie, sous-tendue par une bonne connaissance des textes sacrés! Quant à faire canoniser ses propres candidats, l’auteur aura du mal à convaincre les instances romaines. Mais il peint quelques beaux portraits de réfractaires, dans une écriture toujours élégante, alerte et bien documentée. 

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L'écrivain genevois n’a pas la veine mystique. Les hauts faits des saints adoubés par l’Eglise, et décrits par l’hagiographie traditionnelle, il les relit avec une verve voltairienne où perce parfois l’irritation. Ce ne sont que macérations, flagellations, mortifications, martyres sanglants, démons lubriques et visions terrifiantes, car «quand notre Seigneur entend éprouver ceux qui le servent, Il ne s’arrête pas au trépas de ceux-ci, il leur concocte une version de l’Enfer qui leur rendra le Paradis plus délicieux encore». C’est saint Sébastien qui le constate, hérissé de flèches comme un porc-épic pour le plus grand plaisir des  peintres à venir.

L’odeur de sainteté

Quant à Othmar, notre Othmar de Saint-Gall, la passion qu'il met à jeûner tend à l'exhibitionnisme et, en plus, il dilapide les biens du couvent en largesses aux miséreux. Cette façon ostentatoire de faire le bien horripile son confrère Lambertus, qui doit pourtant se rendre devant la preuve irréfutable de l’odeur de sainteté post mortem. Sous la plume du pape Grégoire, la vie de saint Benoît est moins gore, il y a même une très jolie scène, où le futur bienheureux vole littéralement au secours d’un garçon qui se noie dans un lac d’Ombrie. 

Jean-Jacques Bonvin se délecte de la martyrologie et des excès de mortification. Car il faut une certaine dose de folie pour parvenir à la sainteté: voyez Simon le stylite et les autres pères du désert, perchés sur leurs colonnes. Ils eurent un émule, le trop peu connu Wulfilaïch, à Trèves, au VIe siècle. Outré par le culte rendu à Diane par quelques adorateurs attardés, il s’obstina sur son pilastre en dépit des protestations de la population que ses déjections incommodaient!

Le souvenir éblouissant de Marie

Mais parfois, le regard de l’iconoclaste se fait presque tendre: il considère affectueusement Damaris, contrainte de suivre le futur saint Denys, son homme, disciple de saint Paul, jusqu’à Rome et même Paris, où elle devient elle-même, à contrecœur, l’objet d’un culte. Il a de l’amitié aussi pour l’ange de l’Annonciation qui garde de sa première rencontre avec Marie un souvenir si éblouissant qu’il n’a de cesse de la renouveler.

Par contre, un personnage éveille sa colère: Jean-Baptiste Vianney, le «bon curé d’Ars», dans les Dombes, «lugubre canaille», contemporain des «plus sinistres déclinaisons du byzantin néogothique» à la fin du XIXe siècle. Celui-là «a bâti son pouvoir sur la peur», peur du démon, de la fin du monde, des pulsions du corps, de la vie, et il a terrorisé des générations de fidèles.

Cocktails de médicaments

Les «saints» personnels de Bonvin sont tout aussi pittoresques mais moins masochistes que les élus auréolés par l’Eglise. Il demande la canonisation pour son maître en défonces, ce pochard de Venedikt Erofeev, auteur de Moscou-sur-Vodka. Le Soviétique parvenait à l’extase à l’aide d’une vaste panoplie, depuis l’alcool à brûler jusqu’à la lotion antipelliculaire. L’auteur, lui, privilégie des cocktails de médicaments qui l’aident à se débattre comme un singe «dans la machine à tambour du capitalisme réellement existant». Héroïne, méthadone: il fut un temps où il connaissait toutes les stratégies pour se les procurer. Il eut un compagnon de dérives, Cookie, chanteur de rock en bas résille qui planait parmi les étoiles, envers lequel il a une dette à jamais impayée. Il en a une autre envers un petit garçon qui aurait pu être son ami et qu’il martyrisa.

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La peur et la culpabilité que distille notre bonne mère l’Eglise pèsent lourdement et longtemps sur celui qui a grandi dans son sein, et pour s’en libérer, l’auteur regrette les exorcismes que sa grand-tante savait administrer. 

Le recueil s’achève par une plage douce et mélancolique. Un fils et son vieux père cherchent un plan d’eau adapté au projet du deuxième. Il souhaite mourir en faisant la planche: «Je pourrai regarder les nuages en face, m’y précipiter à l’envers, j’entendrai le murmure de la brise dans les peupliers, le chant des grenouilles dans les roseaux, le clapotis des canards, un peu comme Ophélie, tu vois?»


Jean-Jacques Bonvin, «Histoires saintes, D’autre part, 156 p.

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