Festival

Sous l’égide de Dionysos, des danseurs hors norme inventent leur liberté

Biennale des arts inclusifs, Out of the box réunit à Genève, jusqu’à dimanche, des artistes au corps ou à l’esprit fragile. La chorégraphe Uma Arnese présente «Dionysias’, les femmes de Dionysos». Elle dévoile les enjeux d’une création avec des danseurs handicapés

Danse hors cadre à l’ombre de Dionysos

Festival La biennale Out of the box réunit à Genève des artistes en situation de handicap

La chorégraphe Uma Arnese explique les principes d’un spectacle avec des corps différents

Il y a des corps qui frappent. Celui de David Toole par exemple. Cet artiste britannique n’a pas de jambes, mais des bras faits pour embrasser le monde et des yeux qui rient. Il joue dans Artificial Things, à l’affiche du festival Out of the box, biennale «des arts inclusifs», comme on dit, qui court jusqu’à dimanche à Genève.

Il y a des corps qui touchent, ceux des interprètes en situation de handicap réunis par la chorégraphe suisse Uma Arnese pour sa nouvelle création, Dionysias’, les femmes de Dionysos – à l’affiche du Théâtre du Grütli, les 2 et 3 juin. L’ambition d’Out of the box est là: montrer que le handicap n’est pas forcément une limite, qu’il induit des paysages stupéfiants, qu’il peut être le vecteur d’une œuvre et changer à jamais l’histoire d’un spectateur.

Qu’on ne parle donc pas à Uma Arnese de ghetto, de tribut payé à la bonne conscience. Vous la cueillez à l’instant, elle sort de répétition. Dans ses yeux café passe un mélange de fatigue et d’excitation. Cette Italo-Tessinoise a l’habitude de ces rushes, depuis le temps qu’elle dirige la compagnie genevoise Dansehabile. Mais ce mois de juin est plus intense que d’habitude: elle co-organise Out of the box – manifestation à multiples détentes (lire ci-contre). En tête, elle n’a que Dionysos, ses excès et ses bacchantes, les protagonistes de son spectacle. «J’ai une passion pour la psychologie, celle de Carl Gustav Jung et de James Hillman, l’un de ses épigones. Je suis fascinée par ce que ce dernier écrit sur Dionysos, ce dieu qui est le seul à ne pas être misogyne, parce qu’il est masculin et féminin à la fois. A travers cette figure, c’est une histoire des femmes et de la sexualité que nous voulons évoquer.»

Sur scène, six acteurs-danseurs, dont deux en fauteuil roulant et un atteint du syndrome du X fragile. Avec eux, Uma Arnese a cherché les gestes de la fête. Elle s’est rappelé les tarentelles des villages du sud de l’Italie, ces pieds qui frictionnent la terre, ces paumes qui battent la mesure, ce sang soudain très chaud qui pulse dans les artères. La tarentelle guérit, paraît-il, des piqûres d’araignée. Elle a demandé à Gabriele Miracle et Lorenzo Salvatori, ses complices musiciens, d’entrer dans cette danse. Ils ont imaginé pour elle des rythmes qui déverrouillent les corps. Etat second? Rite libérateur plutôt.

Mais comment guide-t-on une troupe où cohabitent des corps aussi hétérogènes? «Il faut s’adapter à chacun, le travail est plus lent. Mais les interprètes en situation de handicap apportent leur singularité; à nous de l’intégrer dans la dramaturgie.»

Et le public? Peut-il considérer ce genre de spectacle au même titre qu’un autre? Pas sûr, mais… «On ne peut pas faire comme si ces personnes n’étaient pas différentes, ce serait absurde, mais il n’y a pas pire que de jouer sur le handicap pour émouvoir. Est-ce que ça relève de l’art? Si vous oubliez le handicap et si ça vous touche, oui. Notre activité ne relève pas du social. Je fais un spectacle, avec des personnalités que j’aime. Si ça vous parle, c’est réussi.»

Uma Arnese est aussi déterminée que modeste. Quand on lui demande quel est l’artiste qu’elle admire par-dessus tout, elle cite Pina Bausch, cette mutique au corps de pythie qui considérait chaque interprète comme une personnalité à part entière, avec ses blessures et ses secrets. «Pina Bausch a été capitale, mais avant, il y a eu l’incroyable Jorge Donn dans Boléro de Maurice Béjart. Je l’ai découvert, adolescente, grâce au film de Claude Lelouch, Les Uns et les autres. J’ai été aussi nourrie par les spectacles de Giorgio Strehler au Piccolo Teatro à Milan.»

Toutes ces nuits de théâtre sont autant d’élans. Uma Arnese se forme au métier, le ballet, le jeu de l’acteur – à l’Ecole Serge Martin à Genève –, la danse-thérapie à Milan. «J’ai compris alors que la danse pouvait toucher d’autres publics, dans les maisons pour personnes âgées ou dans les hôpitaux psychiatriques.»

La suite, c’est ce matin de 2005 à Lugano: au réveil, elle sait qu’elle veut créer une compagnie, raconte-t-elle; elle l’appelle le Teatro Danz Abile. Son originalité: proposer des spectacles professionnels avec des artistes handicapés. La suite encore, c’est ce jour de 2010 où elle transporte ses trois enfants à Genève pour prendre la direction artistique de Dansehabile. «Le grand public n’imagine pas qu’on puisse danser en fauteuil. J’aimerais que cela devienne naturel. Un jour, il n’y aura peut-être plus besoin d’Out of the box. Les pièces de Dansehabile seront à l’affiche des festivals ordinaires.»

D’ici là, Uma Arnese se verrait bien monter un Lac des cygnes en fauteuil roulant. Chiche?

Out of the box – Biennale des arts inclusifs, Genève, jusqu’au 7 juin; rens. biennaleouthebox.ch

«Le grand public n’imagine pas qu’on puisse danser en fauteuil. J’aimerais que cela devienne naturel»

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